Le concierge de l'hôtel Opera me confirme que ce jeudi 13 février, l'Académie Nationale de Musique Tchaïkovski fête ses 100 ans en offrant au public un concert Franz Liszt avec au programme les oeuvres suivantes:
Préludes (inspirés par A. de Lamartine);
Concerto pour Piano et Orchestre N° 1 en Mi bémol;
Tasso, Lamento e Trionfo (inspiré par Lord Byron);
Concerto pour Piano et Orchestre N° 2 en La majeur.
Je craignais, en raison des événements, que ce lieu soit fermé car le bâtiment se situe précisément sur la place Maidan, centre de la contestation ukrainienne. Depuis 2 mois, les rencontres entre contestataires et policiers ont été d'une violence rageuse et sanglante.
Qu'en sera-t'il ce soir ? La police pourrait-elle débouler dans une attaque surprise ? Ou bien des agitateurs à la solde de Ianoukovitch s'introduire tels des microbes mortels semant discorde et doute, allumant des feux, posant des bombes?
Que faire ? Choisir entre prendre un risque pour un beau programme ou rester au chaud devant la télé ? La règle dans la Sté où je travaille est de ne pas aller dans des zones de danger et surtout de ne pas exposer des collaborateurs. Léna est assistante dans le service Marketing Opérationnel que je dirige. Elle est ukrainienne. Mais elle est aussi pianiste. Sa jeunesse la protège du sentiment de danger. Ecouter Liszt et sa virtuosité pianistique est un argument plus fort que la peur. C'est, après tout, de son peuple dont il s'agit et qui se bat pour sortir du carcan qui lui serre le cou l'empêchant de construire un pays fort, juste et prospère. Elle m'avouera plus tard après le concert que si nous n'y étions pas allés, elle serait quant même, à mon insu, partie voir SA REVOLUTION. Cette fille s'est plongée dans une marmite d'acier en fusion.
Ce qui me fait décider d'aller au concert est l'ultimatum lancé aux révolutionnaires par le pouvoir de dégager la place le 17 février en échange d'une amnistie pour tout le monde et de quelques mesures de liberté. Mesurettes diront la majorité contestataire. Le temps de l'ultimatum est généralement un temps d'attente et de négociation. Les armes sont rangées.
En principe donc ce soir sera calme.
A 18h30, le taxi nous dépose, Léna et moi-même, à quelques pas de la barricade de l'avenue centrale. Elle est impressionnante: haute de 4 m., large de 3 m à sa base, faite de vieille neige tassée, de sacs, de bidons remplis de sable, d'éléments en bois, briques, parpaings... Nous passons le check-point gardé par des jeunes garçons athlétiques en tenue léopard, cagoule sur la tête ne laissant voir que les yeux et la bouche, matraque ou batte de base-ball sur le côté. Les guerilleros de l'Est. Parfois on devine un pistolet. Interdiction de faire des photos de visages. Nous pourrions être de la police malgré nos airs de touriste. 4 ou 5 ont payé de leur vie pour que d'autres réalisent le rêve ukrainien de démocratie vraie. Beaucoup sont emprisonnés et torturés. D'autres disparaitront ou reviendront, retrouvés cabossés et amnésiques dans une forêt loin de Kiev.
Ce que nous voyons alors nous stupéfait: un immense espace coupé de rues et d'avenues, couvert de centaines de tentes bricolées mais spacieuses, pouvant contenir 20 personnes, avec lits de camp et poële à bois. Il y a des cuisines, des zones de latrines. Il y a des dispensaires avec docteurs et infirmières. Il y a des points Info, des magasins où on trouve tous les objets de survie et ceux qui servent au combat. Il y a des points-café et des points-soupe. Il y a les réserves de bois, d'eau, de carburant.
Il y a ceux qui organisent, ceux qui écrivent les tracs et journaux, ceux qui préparent les discours, ceux qui parlent, ceux qui cuisinent, ceux qui nettoient, ceux qui font des navettes entre la ville et le camp pour les approvisionnements en nourriture et autre. Il y a ceux qui préparent les armes, les cocktails-molotov. Des femmes et des hommes, jeunes, très jeunes parfois et vieux, avec ou sans casque, circulent, discutent, portent, installent, construisent, colmatent,...
Les visages sont tendus mais fiers et résolus.
Mes yeux ont voulu pleurer. Ils se sont gonflés. La cornée s'est tendue sur l'oeil. Ça a fait mal un très court instant. Un sanglot m'a secoué. Mais les larmes n'ont pas coulé. Un homme, ça ne pleure pas, hein ? M'a-t'on appris. Si j'avais regardé le visage de Léna, peut-être que...
Immense fourmilière qui bruisse et s'agite dans un ordre militaire. Préparation d'un siège pour la prise de Kiev ou camp Vietminh dans l'épaisse forêt de hautes constructions qui entourent la place. La Commune de Paris et 1848 m'apparaissent en fond d'écran. Relire "L'Insurgé" de Vallès.
Tous les immeubles publics donnant sur Maidan sont envahis. Ça s'agite dedans. Tout le monde surveille tout le monde. On y fait des réunions. De là partent les négociations avec le gouvernement. Les entrées sont fortement gardées. Armes pour tuer. Laisser-passer ou carte d'identité obligatoire.
Qu'ont à perdre toutes ces femmes, tous ces hommes ? Rien ! Quand une infirmière est payée 100 €, que l'inflation gagne, que la Russie coupe le gaz dans 11 provinces d'Ukraine, que la corruption gangrène les plus hautes sphères de l'Etat, que le pays est ruiné, que l'on s'exile pour seulement manger, que les désespérés se noient dans la vodka frelatée, que l'on paie en liquide un flic, un fonctionnaire, un professeur, pour avoir un petit avantage. La liste des malheurs et des méfaits est trop longue. Elle épuiserait le lecteur.
Ils sont venus souvent de loin. Ils ont tout laissé et sont partis vers cette place Maïdan.
Malgré le froid - il a fait jusqu'à -20° C -
Ils sont là pour longtemps.
Demain ou après demain, on prévoit 70 000 personnes.
Nous longeons une immense scène où des popes célébrent une messe. Elle est retransmise sur un écran géant qui envoie des éclairs au dessus du camp. Ferveur de centaine de gens qui murmurent et psalmodient, qui s'agenouillent les mains jointes. Combien de messes faudra-t'il célébrer pour changer le cours de l'histoire, comme cela s'est passé pour la révolution polonaise ?
Et puis, dans une zone sombre, nous tombons sur une troupe à l'entrainement. Boucliers, matraques, gourdins, pieux. On simule des affrontements avec gaz lacrimogène et pétards pour s'habiter,p à la fumée, aux yeux qui piquent, à l'éclatement des tympans. Les guerriers sont sur une ligne. L'ordre est impeccable. Bruit des boucliers métalliques lancés en avant, martellement des rangers sur la chaussée., cri de guerre, sorte d'haka ukrainien, affreux, sortant des poitrines brûlantes. Un homme tape sur un bidon, donnant la cadence. Créer de la peur, de la terreur, du désarrois, montrer que l'on peut blesser, grièvement, ou tuer. Troupe de zoulous ou bien soldats grecs à la bataille des Thermopyles. Un guerrier tombe, un autre prend sa place. La ligne avance et repousse. Elle ne pliera pas ! On connait malheureusement l'issue de ce combat.
J'espère toujours que ce soir il n'y ait pas de bataille !
19h00, nous sommes assis au 2ème rang dans la salle de concert de l'Académie. La salle est pleine. Au 3éme coup, le chef d'orchestre entre. Il sera aussi le pianiste des ces célèbres Concerti N° 1 et N° 2. Le concert commence. La révolution s'éloigne. Notes profondes et impressionnistes du Prélude qui finit dans l'éclatement des cymbales et des cuivres.
Virtuosité de l'oeuvre retransmise par notre chef d'orchestre-pianiste qui, quand il ne plaque pas ses octaves, dirige son orchestre, assis.
Ensuite est interpreté le très connu Concerto N° 1. Le thème principal est dévoilé dès le début. Pam...pampam- pam - pampampam ! 4 mouvements. C'est bien construit. Romantisme net et puissant. Pas de surprise ? Si, une, un triangle tinte, frêle au fond de l'orchestre, comme géné de se trouver là, qui répond au piano. Vision fulgurante de Liszt qui annonce Prokofiev ou Stravinsky qui l'utiliseront sans complexe.
20 minutes de perfection.
Ce concerto pourrait être joué en haut des barricades pendant les assauts. Rostropovitch a bien joué pendant que derrière lui tombait le Mur de Berlin.
Ensuite vient cette oeuvre, très originale, Tasso, Lamento e Trionfo (inspiré par Lord Byron);
Enfin, une merveille que ce Concerto pour piano et Orchestre N° 2 en La majeur. Là j'ai vraiment beaucoup, beaucoup aimé. Plus subtil que le N° 1, moins impressionnant. Le thème annoncé dès le début, mais pas aussi marqué que dans le premier Concerto. Désordre apparent, ordre caché. 1 mouvement en 6 parties. 20 minutes aussi. C'est élégant ! Variété des tableaux. Il y a de la digression, c'est bon, l'esprit s'échappe. Et puis ce violoncelle solo qui répond au piano: inattendu !
Instant de grâce. Les yeux se ferment et l'âme de chacun cherche refuge dans un univers calme et pur, bleu du ciel et jaune des blés mûrs. Ce sont les couleurs du drapeau ukrainien. Mais ce drapeau, aujourd'hui, est sale et déchiré .
Entre les 2 parties (il n'y a pas eu d'entracte), nous avons eu droit a un intermezzo romantique. Une femme, seule sur scène, le rideau tiré derrière elle, dans une robe-fourreau noire, nous conte d'une voix chaude, mouillée, émue, slave donc, cette voix dont on use pour déclamer un poème de Boris Pasternak ou du grand Ossip Mandelstam, comment Liszt a été inspiré à Kiev par la princesse Carolyna de Sayn-Wittgenstein, sa maîtresse du moment.
Une voix qui roule, tourbillonne, tumultueuse comme comme les eaux du Dniepr le fleuve qui sépare et protège Kiev des invasions Tatars ou mongoles, fleuve qui sépare la communauté pro-européenne de l'autre russophone.
Une heure et demi après, Le concert se termine. Traverser à nouveau Maïdan des tentes et des braseros. Sur scène, la messe a laissée la place a un orchestre pop. La chanteuse interprète "Venus" des Shocking Blues. C'est pas mal !
"She's got it yeah, Baby, she's got it
Well, I'm your Venus, I'm your fire
At your desire
Well, I'm your Venus, I'm your fire
At your desire"
Il y a moins de monde maintenant. Les tensions se relâchent. Les gens regagnent leurs logis de toiles et s'apprêtent à s'emmitoufler dans leur rêves.
Les patrouilles veillent. Nous passons le check-point. Il y a un feu qui brûle dans un bidon. La garde a été relevée.
Le calme règne sous les étoiles de Kiev.