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dimanche 7 août 2016

"Le Prédicateur" de Camilla Läckberg

Il est dur d'arriver jusqu'à la fin de ce polar. L'auteure nous encombre de beaucoup trop de  digressions qui ont peu à voir avec l'intrigue et alourdissent le livre. Autant la "Princesse des Glaces" nous a enthousiasmé par la nouveauté de ces crimes "à la suédoise" commandés par un luthéranisme dévoyé fait de magie noire et d'évangélisme sacrificateur, autant "Le Prédicateur" qui donne lui aussi dans le crime rituel est d'un ennui béant.
L'inspecteur Patrik Hedström passe au scanner la famille Hult, dégénérés provinciaux qui se vomissent les uns les autres. Sa femme Erica qui languie chez elle et dont nous suivons l'épuisante grossesse. 
Il fait chaud à Fjällbacka, petit port de villégiature très prisé des touristes suédois. 

Dur d'imiter Millenium !


On est loin de l'esprit du génial Mankell !

mercredi 3 août 2016

"l'Enquête Russe" de Jean François Parot

‟Les hommes qui remplissent de hautes fonctions emploient pour armes les stratagèmes
de l’intention. C’est le jeu, peut-être cynique, des masques et des miroirs. Il n’est pas
toujours opportun d’expliquer sa conduite et ses desseins. L’essentiel demeure de cacher
quelques vérités, sans pour autant les couvrir de mensonges.” propos de Sartine, ancien lieutenant Général de Police

Toute l'énigme de ce roman est contenue dans cette phrase qui ne sera comprise du lecteur qu’au dénouement de l’enquête menée par le sympathique Nicolas Le Floch, marquis de Ranreuil, commissaire de police au Châtelet.



Le Tsarévitch Paul
L'histoire commence lorsque le tsarévitch Paul, fils de l’Impératrice Catherine II, et son épouse veulent incognito visiter le royaume de France sous le nom de comte et comtesse du Nord.

Pour s’attirer les bonnes grâces du futur empereur de toutes les Russies, Sartine, ancien Lieutenant Général de Police et Vergennes, Ministre des Affaires Etrangères du roi Louis XVI, imaginent le subterfuge de voler un bijou précieux appartenant à l’épouse de Paul pour feindre de le retrouver puis leur remettre, prouvant ainsi à Paul la redoutable efficacité de sa police.
Nicolas Le Floch est chargé de cette délicate mission par l’intermédiaire d’un brigand que l’on tire de sa geôle lequel, grimé en valet, se sera fait embaucher par le Ministre de Russie à Paris chez qui logeront le comte et la comtesse du Nord durant leur séjour.

Le bijou, une broche, que toutes les têtes couronnées européennes envient, sera donc volé et retrouvé… dans la cage du perroquet qui loge lui aussi dans les appartements de Paul et de son épouse.

Maintenant que par cet acte délictueux la police du Roi de France est dans la place, l’enquête de Nicolas le Floch peut commencer.

Dans le même temps, un comte russe, Igor Rovski, ancien amant de la Grande Catherine, est assassiné dans un hôtel de la capitale où il réside? Pour quelle raison ?
Qui assassinera d'un atroce manière trois filles galantes Paris et à Chantilly ?

Y a-t'il une relation entre ces crimes ?

Tout un monde apparait petit à petit lié de près ou de loin à cette tragédie dont Nicolas Le Floch dénouera les fils.

Sauf un, que Sartine tirera…à la fin du livre.

La Paulet, célèbre tenancière de la maison galante, le Dauphin Couronné, et officiellement devineresse pour cacher son coupable métier de maquerelle, tire les cartes à Nicolas Le Floch et l’aura bien prévenu, tragédienne, ‟Méfie-toi d’une ombre puissante. Elle est à l’origine de tout cela” en parlant, bien-sûr, de l’affaire sur laquelle enquête le commissaire.

Tous les ingrédients d’un bon polar sont là. Les russes ont les attitudes et les propos que nous avons coutume d'attendre d'eux : ils sont buveurs et joueurs comme le comte Rovski, passionné ou colérique comme le tsarévitch. Les français, ceux de la cour et de l’Etat sont hautains et cyniques. Au milieu d’eux évolue la mystérieuse princesse de Kesseoren, sorte de Mata Hari, assez spectaculaire. Il y a même un américain ‟insurgent”, dirions-nous, un certain M. Smith. Que fait-il dans cette engeance ? Mais oui, en ce temps là le royaume de France se porte au secours de cette Amérique qu'elle délivre de la colonisation anglaise ! 


Comme toujours l’auteur fait danser son style qui combine harmonieusement les élégantes arabesques syntaxiques du XVIIIe avec l'écrit utilitaire et numérisé, du XXIe, employant à propos ces mots plein de saveur qui font la richesse de la langue de ce temps qu’adopteront toutes les cours d’Europe.
Jean-François Parot nous promène dans cet Paris animé et encombré du XVIIIe siècle. Nous 
suivons à Versailles le quotidien de Marie-Antoinette et Louis XVI. Les Liaisons Dangereuses de Choderlos de Laclos font un tabac. La Comédie Italienne fait salle comble à toutes les représentations. Une nouvelle scène, le Théâtre Français ouvre ses portes. 
Château de Marly
Nous irons à Marly d’où la vue sur Paris est panoramique. Et aussi au château de Chantilly où le Prince de Condé donnera une réception grandiose en l'honneur du futur empereur de Russie.

Enfin la gastronomie est au plus haut des subtilités culinaires chez le magistrat Noblecourt où Nicolas a logis. Léchez vos babines à la pensée d’un menu préparé par Catherine, cuisinière et alsacienne d’origine : asperges à la Pompadour, suivi d’oeufs en crépine et de poulet aux six clous, ceux-çi étant de belles truffes odorantes, et pour terminer un zuckerstrauber aux côtes de rhubarbe accompagné de confiture de coin. Tout ceci accompagné d’un vin de Fronsac provenant des vignes du très libertin Duc de Richelieu.

Ah que ce XVIIIe est beau ! Trop brillant, peut-être !


dimanche 31 juillet 2016

"Winter is coming" de Garry Kasparov

Kasparov n'aime pas Poutine. Mais il ne l'aime pas comme le ferait un politique , un journaliste ou un universitaire, par une étude argumentée du personnage et de son système.
Il ne l'aime pas comme on aime pas la merde. Une sorte de dégoût pour ce Président de Russie dont les pensées et actions puent.
Il n'aime pas non plus Medvedev qui a eu la bonne idée d'être plus petit que Poutine avec cette teinte de libéralisme naïf dont se moquerait celui-çi en secret.
Il n'aime pas non plus Elsine qui a raté sa révolution démocratique.
Même sentiment à l'égard de Gorbatchev et sa perestroika manquée.

Qui Kasparov aime-t'il ? Nemtsov, Politkovskaja et Navalny ! Les 2 premiers ont été assassinés après qu'ils eurent condamné pour l'un l'agression de Poutine en Ukraine, pour l'autre la mise au pas brutale et sanglante des Tchétchènes. Quant au courageux Navalny, il est en sursit.

Selon ce champion d'échec, Poutine n'est rien d'autre qu'un chef mafieux sans idéologie ni politique dont toute l'action est tournée vers l'enrichissement de lui-même et de son cercle d'oligarques par confiscation du pouvoir.

Mais tout n'est pas bien clair dans les développements de Kasparov. Déjà la lecture du livre est difficile car écrit dans une langue, l'anglais, qui n'est pas la sienne. La traduction française de l'anglais chaotique employé par l'écrivain rend définitivement méandreuse l'écriture de Kasparov.

A cette difficulté linguistique s'ajoute que la pratique intense des échecs a formé Kasparov à aller et venir en tous sens, choisir une piste, puis l'abandonner pour en prendre une autre, toujours tortueuse voire mystérieuse. Il nous perd, il nous trompe. Puis soudain son jeu apparaît clair pour un court instant. Puis il disparaît à nouveau dans des circonvolutions littéraires compliquées.

Il est épuisant !

Pas de faits nouveaux dans ce livre. Tout ce que nous connaissons déjà sur Poutine y est relaté : l'enfant voyou chef de bande bagarreur, le terne kgibiste en poste en RDA, le zélé administrateur de Saint-Petersbourg, puis sa propulsion vers le pouvoir à Moscou et soudain la graine d'autocrate qui germe en lui dans les tueries en Tchétchénie, dans la brutalité lors de prise d'otages dans un théâtre moscovite et dans une école à Behslam. Enfin, l'autocrate affirmé qui envahie la Géorgie, flingue sournoisement une après l'autre les avancées démocratiques de l'époque Eltsine, se paie les Jeux Olympiques d'hiver les plus cher de l'histoire, s'empare de la Crimée par un simulacre de référendum, soutient militairement les "séparatistes" des républiques autoproclamées de Doneks et de Lougansk.

Quelles intentions poussent l'action de Poutine ? Voudrait-il protéger puis rassembler tous les russes éparpillés dans l'immense ex-URSS ? Voudrait-il ressusciter un morceau de la défunte URSS ? Point de tout cela : seul un immense égoïsme anime Poutine pour la plus grande fortune de lui-même et de sa bande.

Poutine, super Al Capone qui ne connaît que la force pour négocier et qui, plus les responsables politiques internationaux se montrent conciliant avec lui, plus il a le sentiment que ses décisions et actions sont les bonnes.

Kasparov compare Poutine par certains traits à Hitler. Le président de Russie cacherait son jeu, bernant constamment les puissances occidentales par des promesses jamais tenues. Ainsi, au mépris du droit international, il rattache la Crimée à la Russie comme le führer allemand l'a fait avec les Suèdes. 
En Syrie,il bombarde les opposants à Bachar al Assad comme Hitler l'a fait à Guernica en Espagne contre les Républicains opposés à Franco.
Il augmente son potentiel militaire et fait parader ses troupes en toutes occasions, car, dit-il au peuple de Russie, les puissances occidentales menacent le pays.
Il muselle la presse
L'homosexualité est réprimée. Et il n'est pas bon en Russie être noir ou arabe.

Poutine voudrait-il restaurer la splendeur de l'empire russe du passée ? Tout comme Hitler le Reich allemand ?

Alors si Kasparov compare Poutine à Hitler, le Président de Russie n'est plus un simple chef de bande mais un dictateur avec une stratégie au service d'une idéologie comme le laisse entendre Michel Elchaninoff dans son essai "Dans la tête de Vladimir Poutine"
On pourrait avoir peur n'est-ce pas ?

jeudi 28 juillet 2016

"La fin de ma Russie" par Catherine Sayn-Wittgenstein


Catherine Sayn-Wittgenstein commence un journal le 3 août 1914 à Bronitsa, donc 3 jours avant la déclaration de guerre de l’Allemagne à la Russie et le terminera le 7 janvier 1919 à Czernowitz. Deux villes ukrainiennes, deux vies contraires pour Catherine :  la 1ère heureuse et insouciante dans la grande propriété familiale de Bronitsa, la seconde dure et malheureuse dans un pauvre petit appartement de Czernowitz. L'Ukraine ne sera jamais considérée comme telle par Catherine qui la nomme toujours, comme tous les Russes d’ailleurs, ‟la Petite Russie”.

Ecrit en russe, ce journal a été traduit en allemand puis en français. Les traductions successives ont-elles suivi fidèlement l’esprit du texte, tellement certains passages sont d’une compréhension difficile ? Je penche plutôt pour l’idée que Catherine a tenu ce journal pour elle-même ne jugeant ainsi pas nécessaire de travailler la forme pour rendre le texte lisible par un grand nombre de lecteurs.
Toutefois, l’intéressant d’un journal est qu’il transcrit avec spontanéité les faits et les impressions au jour le jour. Il y a une garantie d’authenticité et de véracité que les Mémoires n’apportent pas.

  
Ce journal traverse le conflit russo-germanique et la révolution bolchevique. Pendant 5 années la famille Sayn-Wittgenstein sera,au gré des évènements tragiques, ballotée d’Ukraine à Saint-Petersbourg/Petrograd puis à Moscou, pour retourner enfin en Ukraine. C’est une famille traquée, comme le seront d’ailleurs tous les aristocrates et possédants dont les bolcheviques veulent l’extermination. ‟Pourquoi ces gens-là nous veulent-ils tant de mal ? Que leurs avons-nous fait ?”Se demande Catherine. Fallait-il être sourd et aveugle pour ne pas sentir que l’éruption était proche ?
Ce qui porte un coup terrible à Catherine est l’ordre du jour n° 1 édicté par Lénine le 26 octobre 1917 : ‟Les terres des propriétaires aux paysans, les soldats sont appelés à arrêter leurs officiers, empêcher par la force les soldats d'aller vers le front, conclusion immédiate de la paix, dévolution de la totalité des pouvoirs aux soviets.”. Ce sont tous les symboles de cette aristocratie qui s’écroulent : la perte de la terre et du service aux Armées qui leur donnent nom et identité.
Les nobles pris sont assassinés et leur maison brûlée et rasée. Aux armées les officiers sont destitués voire tués et les soldats deviennent commandants. La paix avec l’Allemagne est l’obsession de Lénine afin de s’occuper pleinement de la Révolution et mettre en place son gouvernement bolchevique.

Sus aux ‟bourjoui” crient les révolutionnaires en nommant les possédants.

Elle espérait que Kerensky réussirait. Mais ce sont Lénine et le ‟Juif” Bronstein alias Trotsky qui vaincront, le ‟Juif” untel comme elle écrit quand elle parle d'une personne d’origine israélite. 


3 mars 1918 - La paix entre les bolcheviques et l'Allemagne est signée à Brest-Litovsk. Tous les soldats russes décampent et retournent chez eux. L'Ukraine sera occupée par les Autrichiens et se séparera de la Russie.
Mais à l’époque, comme c'est la rumeur qui fait l'information, il est pour Catherine difficile de savoir ce qui ce passe réellement. Les Autrichiens s'installent-ils dans cette zone de l'Ukraine, la Podolie, où elle habite ? L'Ukraine va-t'elle exister ? Les Polonais, ennemis jurés des Ukrainiens vont-ils fondre sur ce pays ? Les bolcheviks sont-ils toujours à la manœuvre ? Nous nous imaginons mal ce qu’est l’information par la rumeur, nous qui pouvons en 2016 suivre le moindre fait d’actualité par l’image le son et le texte;
Au sujet de l'idée d'une Ukraine indépendante, Catherine pense que le peuple, trop russophile à cause de la guerre, ne suivra pas.
Peut-être pourrions-nous nous mettre sous la protection des Autrichiens” pense-t’elle ? Le cosmopolitisme des Sayn-Wittgenstein alliée à toutes les familles princières d’Europe favorise ce genre de pensée.


Fin avril 1918, le droit de propriété est rétabli en Ukraine par les Autrichiens qui nomment, avec le concours des Agrariens, un Hetman d'Ukraine, sorte de gouverneur avec pleins pouvoirs d'administrer le pays.
Mais Catherine ne croit pas que ce rétablissement de ses droits et privilèges soit définitifs. Elle a conscience que sa famille a usé de force et de cruauté pour assoir son pouvoir. Elle a conscience que les choses doivent bouger et que l'ordre ancien doit faire la place à un ordre nouveau qu'elle a peine à imaginer. Belle réflexion pour quelqu’un d’un telle position sociale ! Elle rêve de ferme, d’élevage et d’agriculture qu’elle gèrera, elle-même participant à tous les travaux.
Dans la réalité, au cours de cette vie de traquée itinérante, Catherine s'épuisera dans les travaux au jardin potager, livrant ses douces mains blanches à l’agression de la terre. Mais elle pense comme l'écrit Tolstoï ‟qu'est heureux celui qui se fatigue physiquement qu'il en oublie le malheur de son âme ”


Elle et sa famille s’enfuiront hors d’Ukraine. Elle épousera le comte André Razumovski, autrichien et propriétaire d’un grand domaine dans la Silésie autrichienne. Quand ce territoire deviendra tchèque, elle perdra tout une seconde fois et s’installera à Vienne.

"Nous autres slaves ne sommes bons à rien ! Avant, j'étais furieuse quand quelqu'un le disait, mais maintenant, je découvre en moi-même et dans mon entourage ces traits de paresse et d'inconséquence qui existe chez chaque Slave. Nous sommes très capables 
 d'accomplir tout spontanément; dans l'instant nous pouvons tout faire. Mais dès que l'enthousiasme refroidit et que l'énergie tombe, c'est terminé !" Ecrit-elle à la fin du livre.C'est un jugement sévère d'aristocrates d’Ancien Régime sur un peuple qui, inculte et pauvre, ne peut vivre et penser différemment car trop englué dans son destin de désespérance.
L'auteur fait-elle partie de ce peuple ? Elle le revendique bien que née princesse Sayn-Wittgenstein
. Cette famille allemande de haute noblesse est arrivée en Russie par son arrière-grand-père le Maréchal Sayn-Wittgenstein pour servir dans les armées du tsar
Alexandre 1er contre Napoléon 1er.
Comme toute jeune fille de sa condition, elle ne sait rien faire. L'éducation donnée par son 
milieu lui donne ce vernis de connaitre un peu de chaque sujet sans en connaitre aucun en particulier. Peu importe si elle passe peu de temps à l’école puisque la famille et la caste lui inculqueront ces bonnes manières qui lui permettront d'épouser un autre prince et la vie continuera paisible et mondaine entourée de domestiques.
Catherine parle le russe, l'allemand, sans doute aussi le français et peut-être l'anglais. Elle joue du piano.
Signe particulier : elle aime nourrir souvent ses petits lapins.

La guerre la fera infirmière sans qu’elle ait appris ce métier, mais dans ces familles-là, le don de soi, l’altruisme pallie le manque de connaissances.


Mais paradoxe, au cours des évènements de guerre et de révolution, elle lit "Crimes et Châtiments" de Dostoïevski qui est pour elle "le sang de la terre" et entreprend d'étudier l'arithmétique avec un objectif un peu irréel de rattraper toutes les classes en retard jusqu'au diplôme de fin d'études puis entrer à l'université pour devenir médecin.

Tous ses projets et intentions retomberont comme un soufflet.

L'histoire donnera tort à Catherine. l'épisode bolchevique est là pour nous rappeler la détermination de ses leaders pour le plus grand malheur du peuple.
Catherine aurait du écrire ‟Nous autres princes slaves, nous sommes des bons à rien…


dimanche 31 mai 2015

‟Anne de Kiev″ par Philippe Delorme


Le livre commence mal. Philippe Delorme nous avoue ne pas avoir trouvé beaucoup d'information sur la vie et les actes d’Anne de Kiev. Pas ou peu d'écrits, ni de témoignages.
Il en sera d'ailleurs de même pour tout le XIème siècle. Nous-mêmes, à l’école ou au lycée, nous avons zappé l'époque. 


De quoi va donc parler l'auteur qui justifie le titre de son ouvrage ? 

Il écrira autour et à côté de ce siècle. Il parlera de l’avant et de l'après. D'Anne, très peu !
L'auteur essaiera de reconstituer le puzzle historique de cette reine avec le peu de pièces disponibles. Il grattera la terre de l’histoire à la recherche de restes à recoller. Ce sera de l’archéologie au pinceau et à la truelle.
Et ce n’est qu’à la page 145 (le livre en compte 262) que Philippe Delorme commence à parler d’Anne de Kiev. 
Mais déception, ce ne sont qu’hypothèses tirées de textes poétiques qui décrivent la princesse d'une façon idéalisée.


Venons-en à notre héroïne : qui est Anne de Kiev ? Pourquoi devient-elle reine de France ?
Elle est la fille de Iaroslav et d’Ingegerde, fille d'Olaf, roi de Suède. Son père est le "rex sanctus Gerzlef de Ruzzia", que l’auteur traduit par "le saint roi de Ruthénie". Intéressant, cette traduction ! 

A l'époque, le Ruthénie est une réalité, la Russie n'existe pas encore.
La date de naissance d'Anne Iaroslavna est incertaine. Sans-doute 1027-1028 ! De sang scandinave plus que slave. Elle née dans ce territoire que les peuples slave, suédois, wiking, ruthène, se disputent et qui n'est pas encore l'Ukraine, mais un espace que l'on appelle la Rouss.
Son grand-père paternel est Vladimir, lequel pour appartenir aux peuples européens décide d'embrasser pour lui et son peuple une religion monothéiste. Il est approché par l'Eglise catholique, qui ne le tente pas car elle règne sur un empire dévasté dans une Rome détruite. S’intéressant à la religion musulmane, il la rejette vite, car manger du porc, c'est bon et être circoncis, ça n'a aucun sens.
Donc ce sera la foi byzantine, car cette Eglise d’Orient règne sur un empire brillant. Et les ors et la pompe de cette religion l'impressionnent.
Cet élément de l’histoire ne représente rien pour nous puisque la religion est absente de nos préoccupations. Toutefois, ce choix par Vladimir pour la religion orthodoxe sera une des clés de l’incompréhension pour les siècles futurs entre l’Orient slave et l’Occident. 


Pourquoi se marie-t’elle avec Henri Ier, roi de France ? Pourquoi diable ce prince est-il allé chercher une princesse si lointaine ? Eh bien tout simplement parce que l’Eglise ayant édicté qu’un roi ne pouvait s’unir avec une jeune fille qui pourrait être sa parente jusqu’à la 8ème génération, Henri n’avait pas d’autre choix, étant cousin avec toute l’Europe, que d’aller chercher femme dans les steppes lointaines. 

Nos connaissons la date de son mariage avec Henri Ier : le 19 mai 1051.

Ensuite,comme les témoignages sont rares, l'auteur se contente d'imaginer ce qu'a pu être la vie d'Anne entre prières, gestions domestiques, promenades, broderies et rêveries.
On dit de la Reine des Francs qu’elle est pieuse, dévouée, sans passion ou amour véritable pour le roi Henri Ier, quadragénaire et misogyne. Elle est encore adolescente quand elle s'unit à ce roi à qui elle donnera 3 fils, Philippe, qui régnera sous le nom de Philippe 1er, Robert et Hugues... Et une fille, Emma ou Edigne. Anne sera couronnée à Reims et fera partie de droit de la Curia Régis, et il semble que son avis comptât puisqu'elle assumera une certaine régence durant la jeunesse de son fils Philippe.


Anne, veuve, se remariera avec Raoul IV, comte de Valois et de Crépy qui répudiera sa femme pour la reine des Francs. C'est presque un scandale pour le clergé et les mœurs royales de l'époque car contraire au droit humain et divin. Après tout c'est une veuve de 30 ans qui n'a point envie de prendre le voile comme le voudrait l’usage. Mais paraît-il, avec Raoul IV, se sera le grand amour ! Oh pardon, amour courtois, comme on dit alors ! Quoique sur la peinture çi-dessous, la phase de la simple courtoisie est largement dépassée...!

Elle créera l'abbaye de Senlis, moins par spiritualité profonde, que pour en tirer le droit d'accéder au paradis. C'est d'ailleurs cette relation "matérialiste"de la pratique religieuse qui prévaut à cette époque : tirer quelques bénéfices de la religion.

Elle meurt en 1079. Mais la date n'est pas certaine.


La lecture de ce livre est épuisante. L'auteur se complaît à faire défiler toutes les familles d'Europe et leurs liens entre elles dans un labyrinthe tortueux comme par exemple :
Mathilde, selon les généalogistes, serait la fille du margrave Ludolphe de Frise et de Gertrude d'Eguiheim-Dabo, sœur de l'évêque de Toul, le futur pape Léon IX. Or, ce Ludolphe a pour parents Bruno Ier, comte de Brunswick, et Gisèle de Souabe qui, en troisième noces, épousera l'empereur Conrad II et sera donc la mère de Henri III le Noir. Ainsi, si l'hypothèse est exacte, la seconde Mathilde se trouverait être la nièce de la première…
Ouf, c'est éreintant de lire 150 pages de liens de familles nobles ou royales. Cela me rappelle les conversations des familles bourgeoises dans les années 1950-1960 qui jouaient au Who's Who local, en rêvant de marier leur fils ou leur fille avec un tel ou un tel.

Le roi, au XIème siècle n’est encore que celui des Francs. Il ne sera roi de France qu’un siècle plus tard. La ‟Francie Occidental″ n’est qu’un patchwork de langues et de coutumes différentes. Les nobles se disputent âprement le territoire qui n'est qu'une immense forêt troués de marécages et de clairières habités. 5 000 000 seulement de personnes peuplent ces terres.
Nous sommes dans les années d'après l'an Mil. Cette Francia est peuplée d'hommes aux prénoms inconnus de nous et/ou imprononçables tels que Aimoin, Chrodobertus, Siegebert, Hincmar, Æthelwulf, Odalric, Fulbert, Gerbert, Erlebert, Fumerse, et les femmes telles que Sigetrude, Theodrade, Nanthilde, Ingegerde,...


Il y a un détail qu'il importe de noter : le roi Iaroslav et son entourage sont raffinés. Contrairement à la cour du roi des Francs et Henri Ier lui-même qui sont rustres et querelleurs. Une bonne leçon à ceux qui pensent que l'Est de l'Occident, à l'époque, n'était peuplé que de sauvages sous-développés

Ce temps du XIème siècle est renfermée dans ‟Les Grandes Chroniques de France″ dominées par une Eglise qui réglemente tout.

Mon post est long, certes ! Certains m'accuseront de "spoiler". Si j'ai pris la peine d'écrire cette synthèse, vous en saurez ainsi assez sur Anne de Kiev pour vous éviter de lire ce livre fatiguant




samedi 30 août 2014

"Khomeiny, Sade et Moi" d'Abnousse Shalmani

La femme qui apparait sur la jaquette du livre, est belle, très belle ! Le regard,noir et profond, nous commande de la considérer au delà de sa seule apparence. La posture est fière, celle d’une personnalité qui tient tête. Tout au long de la lecture du livre, cette femme se dresse devant nous, les yeux transperçant le mensonge, la brutalité, la vulgarité ou le mépris qui pourraient s'exprimer de chacun de nous.

Abnousse, l'iranienne, veut nous parler de son corps. Et ce corps brûle de cette liberté dont on l'a privé enfant.

Ce corps qui est nié et meurtri par les barbus (hommes) et les corbeaux (femmes), vainqueurs de la Révolution iranienne lors du référendum du 1er avril 1979. A Téhéran, elle subit la tyrannie des mollas de Khomeiny qui exacerbent l'esprit de la 'awra, "la plaie de l'Orient", cette série de règles et de codes qui déterminent la zone privée et publique de chacun des musulmans. Et d'être femme, c'est n'être qu'une ombre dans la sphère publique. "Parce que vous êtes, vous les femmes, des objets dangereux" lui disait le professeur de "religion" à l'école. Elle écrit que dans l'Islam, la femme n'existe pas, ou du moins quand on parle d'elle, c'est en ces termes : "La femme a un genre dont la tromperie est immense" (Coran 12/28). Elle doivent cacher leur corps car "le corps est sale, le corps est dangereux, le corps est l'ennemi de la foi véritable"

Elle le découvrira, ce corps, à Paris, où sa famille, en désaccord avec la république islamique, s’exile.

En France ce long travail sur son corps commence par la découverte des livres de Pierre Louÿs. Puis, elle lira des œuvres libertines anonymes ou secondaires, telles que Thérèse philosophe. Enfin elle découvre Sade "le divin marquis" et c'est le choc, l'inimaginable, l'effroi, le no limit, aller jusqu'au bout du bout, jouir dans la douleur, souffrir dans la jouissance. Le lire jusqu'à l'écœurement...pour être libre. Enfin !
Ce corps qu'elle veut libre issu d'un esprit libre : "c'est parce que les protagonistes de Thérèse philosophe se sont libérés des entraves du corps qu'ils sont capables de raisonner..." Et elle ajoute "Il y a dans la construction du roman libertin une clef qui ouvre la porte de l'esprit"
Le corps et l'esprit. Le corps par l'esprit. Le corps sans esprit n'est rien. "La parole et le cul" écrit-elle à la fin du livre.
Elle écrit qu'elle a été une très jolie petite fille qui aimait s'exhiber nue comme souvent les enfants aiment faire et que d'avoir lu les livres érotiques de Pierre Louÿs l'a définitivement rendu femme après une adolescence douloureuse marquée par une précocité qui l'a éloigné des autres. 
Abnousse Shahmani va au-delà du fait iranien et islamiste pour déchirer tous les voiles cachées de notre société occidentales. Les lepénistes sont des barbus. Tout comme les trotskistes qui n'aiment pas la femme qu'elle est. La journée de la Jupe avec Adjani la passionne. Mais elle n’a pas d’illusions sur l’issue des Printemps arabes : les islamistes triompheront.

Ses mots pourfendent la religion, toutes les religions qui drapent ce corps honteux dans les voiles et les préjugés.

"Je me demandais si je pouvais continuer comme ça. A ressembler à une femme ! Juste à une femme ! "

Ce livre est un témoignage et une réflexion profonde sur la femme, son corps et l'esprit qui le façonne. Sa plume percute, même si elle n'a pas fait œuvre d'une brillante littérature. Souvent elle se répète, amplifie inutilement, parfois s'aventure dans des situations ou des pensées qui n'ont que très peu à voir avec le sujet. Mais quel souffle ! Jusqu'à l'excès sans doute, mais peut-on le lui reprocher quand on vient de l’Iran de Khomeiny.  Elle forme de jolies phrases qui parfois meurent dans la confusion. Mais elle écrit avec une outrance qui lui va bien. Sa prose est jubilatoire. 
Toutefois, elle prend un "sacré" risque. Une fatwa contre elle pourrait être lancée depuis l'Iran.
Souvenons-nous de Salman Rushdi et ses "versets sataniques".

Les militaires masculins n’ont pas d’imagination. leurs bombes tuent. Abnousse, elle, sait comment déstabiliser un régime islamiste : "Bombardez les pays des barbus avec des livres libertins du XVIIIe français"

Ô ! Divine Marquise ! 


mercredi 20 août 2014

"1814, un tsar à Paris" de Marie-Pierre Rey


"C'est à vous de sauver l'Europe et vous n'y parviendrez qu'en tenant tête à Napoléon. Le peuple français est civilisé, son souverain ne l'est pas. Le souverain de la Russie est civilisé, son peuple ne l'est pas. C'est donc au souverain de la Russie d'être l'allié du peuple français". C'est ce que Talleyrand dit à Alexandre 1er lors d'une rencontre avec l'empereur russe après la débâcle de la Grande Armée en Russie.

Ce qu'il fait !

Alexandre 1er comprend que la seule façon d'avoir la paix est de vaincre Napoléon, totalement, afin qu'il quitte le pouvoir. Il est le seul à répéter inlassablement que Napoléon recommencera sans fin à violer la paix et à faire la guerre. 
Et malgré de nombreuses propositions, Il refusera jusqu'au bout de négocier avec Napoléon ou des membres de sa famille. 
Sur ce point, il a raison.

Pendant des mois à travers l'Europe, il poursuit Napoléon jusque sur le territoire français avec l'armée des coalisés, aux portes de la capitale française où, vaincu, l'empereur de français choisit d'abdiquer.
Et pour le malheur de la France, Alexandre proposera l'île d'Elbe comme refuge pour l'empereur des français.

Le 31 mars 1814, Alexandre 1er, tsar de toutes les Russies fait une entrée triomphale à Paris.
Les français attendaient des barbares, le cou orné "de colliers en oreilles humaines", et ils trouvent des gens polis dont beaucoup parmi les officiers parlent le français. Les français peuvent acclamer cet empereur qui leur déclare qu'il ne fait pas la guerre aux français mais seulement à leur empereur.
Il aime la France et il le prouve en veillant à ce qu'aucun de ses soldat ne manque de respect à l'égard des français.

Par mansuétude et clémence il ne cherche pas la vengeance contre les français. 
L'équilibre politique et la paix en Europe sera son grand chantier.

Eduqué très jeune par son précepteur suisse, Laharpe, qui lui enseigne les idées libérales et la tolérance, il admet que la France ne peut revenir à l'Ancien Régime et accepte un gouvernement Bourbon légitimé par une constitution qui restreint les pouvoirs du roi, lui fait partager le pouvoir législatif avec les chambres, restaure la liberté de la presse et des cultes.
"Le droit divin n'est plus une force pour la France. Datez votre règne du jour où on vous proclamera, vous ne saurez effacer l'histoire." Dira-t'il au futur roi Louis XVIII. 
Quoi de plus clairvoyant !

Mais si son intelligence politique a été brillante en Europe, Alexandre reste un russe conservateur sur la question polonaise et sur le sujet politico-social dans son pays. Il refuse une Pologne grande et forte, car la Russie craint une renaissance de ce pays qui a été une grande puissance du Xe au XVIIIe siècles. Quant à la politique dans son empire, il entend continuer à gouverner en autocrate, et la suppression du servage ne semble pas dans les pensées de l'empereur.
Toutefois, Alexandre aurait du réfléchir sur la situation polico-sociale dans son empire car les militaires, que l'empereur de Russie amène jusqu'à Paris, découvrent en parcourant Paris la libre-pensée et la démocratie. Beaucoup feront partie de la révolte de Décembristes en Russie en 1825 contre l'autocratie tsariste.

Alexandre, un grand empereur, qui a mis un terme à la folie napoléonienne ! 

Marie-Pierre Rey a brillamment analysé la stratégie politique d'Alexandre 1er. Son argumentation, simple et claire, met en lumière une facette de l'histoire méconnue de ce début du XIXe siècle, et remet en question nos connaissances, trop habitués que nous sommes à ne considérer cette période que par notre lorgnette nationale.

lundi 28 juillet 2014

"Les Cavaliers Afghans" de Louis Meunier

Un beau livre, en vérité, que m'ont envoyé Babelio et les éditions Kero ! 

C'est une histoire écrite par un auteur jeune et intrépide. Son histoire à lui, qu’il raconte d’une écriture tumultueuse. L'histoire d’un garçon qui après des études de commerce, ne voulant pas dès son diplôme obtenu se vendre aux Stés internationales, se fait embaucher par une ONG pour le développement qui opère en Afghanistan. Ce pays de toutes les convoitises, fascine. En France, L’Afghanistan a fait rêver les idéalistes de 1968 qui ont tracé en 2CV la route Paris-Kaboul. Puis est venue la chute de la royauté par la prise du pouvoir des communistes, l’aide militaire de Moscou qui a perdu contre la guérilla de tout un peuple enfin uni contre l’intrusion soviétique. La reconnaissance internationale de Médecins sans Frontières est due en large partie à leur intervention massive et courageuse dans ce pays. ‟Les Afghans” comme on les appelait avec admiration et respect chez MSF. Ensuite a éclaté la guerre des Talibans, puis l’intervention américaine qui chasse ces derniers du pouvoir et installe Hamid Karzai aux commandes du pays. 
La guerre n’est à ce jour pas terminée.
Nous sommes en 2002 quand Louis Meunier arrive dans ce pays aride couronné par la somptueuse chaîne montagneuse de l’Hindou Kouch-Himalaya. Pays de contrastes violents, de montagnes abruptes, de torrents furieux, de soleil brûlant et de froid polaire.
Ce pays n'est pas une nation mais une mosaïque de peuples qui se supportent peut-être parce que les vallées où ils vivent sont difficiles d’accès et donc constituent une protection efficace. Ouzbeks, Turkmènes, Tadjiks, Hazaras, Pashtouns, Timuris, Arabes etc... Chiites ou sunnites ne s’unissent que lors d’une agression extérieure. 

Afghanistan "terre des chevaux", pays aux moeurs moyenâgeuses où la loi du plus fort s'applique rudement. Terre de clans, de chefs de guerre. 
Terre des « Djinns » bons ou mauvais.
Respect, dignité, fierté, honneur, bravoure, endurance, souffrance, ténacité, force. Des caractères et des attitudes qui ne font plus partie de la charte morale de notre monde amolli par l'abondance et la soumission au désir. 
Ces Afghans aux cheveux blonds, roux ou noirs, aux yeux bleus, verts ou noirs, serions-nous au centre de la civilisation indo-européenne ?
Louis Meunier tisse ainsi la toile de fond de son livre. Nous suivrons et comprendrons mieux les fils de l'intrigue.

Ce pays a allumé dans le coeur de Louis Meunier un feu brûlant qui le pousse vers des aventures et des expériences auxquelles le commun des mortels n'oserait pas se confronter. Sa passion du cheval va le conduire à se rapprocher le plus près possible de l’Afghan. Tout comme son désir de découverte l’entraînera dans un voyage hors du temps.
Tout l'Afghanistan pour un cheval.
Cependant, il restera ce "khareji ", cet « étranger » qui aura du mal à pénétrer l’âme afghane imprévisible et mystérieuse même s’il se sent bien dans ce pays. Parviendra-t'il à percer la peau de ce peuple-caméléon ?

Il n’aura pas à rougir face au grand livre Les "Cavaliers" de Kessel. Les deux auteurs n’opèrent pas dans la même sphère, ni à la même époque. Chez Kessel, on est dans l’épopée mystique. Son histoire est idéalisée. Jehol, le héros-cheval, est proche de la mythologie, sorte de Bucéphale, mi-animal, mi-dieu. Kessel a écrit un roman, sans doute son meilleur.
Au contraire, Louis Meunier est témoin et acteur de son livre. C'est plus toutefois qu'un simple carnet de route. Il est proche d'une Ella Maillart par l'acuité de l'observation. Les faits décrits son réels. Et ils nous touchent d'autant plus qu'ils sont proches dans le temps. L'écriture est efficace. Les chapitres, courts, donnent une bonne respiration au livre. Les observations de l'auteur sont toujours illustrées par l'histoire, la géographie, la politique, les moeurs du pays, etc. Son texte pourrait devenir très facilement un bon scénario. Son témoignage, remarquable, se lit avec un immense plaisir. L’ennui ne vient jamais au bout des 327pages qui s'avalent en une nuit...au galop !


Ami voyageur, si tes pas te mènent dans ce vaste pays, souvent tu entendras cet encouragement:
"Va ton chemin et bonne route ! Ne sois jamais fatigué ! "

dimanche 20 juillet 2014

"Le Taquet" d'Evguéni Grichkovets

Un train qui roule sur son rail. Bruit syncopé et monotone. Tagadam, tougoudoum, tagadam, tougoudoum, tagadam, tougoudoum ! Steppe qui se déroule sans fin. Passé Novossibirsk, il s’enfonce vers le néant sibérien.
Au bout, Vladivostok !


Boire, boire encore ! Vodka ! Peu importe la marque ! la Standard, sans doute ! L’assommoir ! Jusqu’au trou noir ! S’enfoncer vers le néant. Dans ce livre, dans une nouvelle sur deux la vodka commence, ponctue ou termine une histoire.

Puisque ‟ la conscience que j’avais de mon être s’était habituée au fait même que je n’aie pas de nom. Elle avait oublié le comment de l’existence… Vivre point final”, pense le petit gars de la Marine que le train emmène vers son affectation maritime. Trois ans de service militaire. Pendant l’instruction "le débourrage", exécuter des tâches qui n’ont pas de sens. Ordres hurlés. Humiliations.
Ne penser à rien !
N’être rien !
Dans ce froid humide de l’extrême-orient russe.
Ciel gris et bas qui se confond avec la neige sale.
Dès que la neige cessera de tomber, de jour comme de nuit, il faudra l'enlever de tout le bateau.
Pour son anniversaire, il veut offrir à boire. Petite touche de bonheur. De la vodka qu'il part acheter au village voisin.  Du retour du magasin, la bouteille tombe de son sac et se casse dans la neige. Tristesse. Il ne pourra rien offrir à ces ‟autres” dont il ne supportait pas la présence au début.
Ces "autres" qui ne sont pas "lui".
Dans son livre "Tangente vers l'Est", Maylis de Kerangal rencontre ces militaires qui partent avec le Transsibérien vers cet horizon russe sans fin. Un troupeau hagard.
Ce marin conscrit, c’est Evguéni Grichkovets qui se raconte dans cette nouvelle et celle qui suit.

Dans la seconde, avec le géorgien Djamal Beridze, il doit porter à la main sur des kilomètres un transformateur métallique de 60 Kgs. C’est un ordre du bosco Khamovski. L’appareil sera trop gros pour passer par l’écoutille du bateau. Le bosco ordonne de ramener le transformateur au village. Lançant un cri rageur, Djamal le passe par dessus bord. ‟Après tout qu’il aille se faire foutre ce transfo” dira le bosco. Stupidité du commandement adoucie par la sagesse du bosco. Nous sommes en Russie, au bord du Pacifique. Moscou est loin. Alors… on peut prendre quelques libertés.
Eh hop, un coup de vodka !
Dans la 3ème, 4ème, 5ème et 7ème nouvelles, on boit encore. Dans la 3ème, Kostia, étudiant à Moscou, trouve un portefeuille qu’il rend à son propriétaire, un nouveau riche, rustre et alcoolisé, comme la Russie d'Elstine en a beaucoup fabriqué. Ce sera le choc entre deux destins opposés, celui d’un étudiant désargenté et honnête, ébloui par l’effervescence intellectuelle de la capitale confronté à celui, rustique, de ce faiseur d’argent facile, truand sans doute.

Vadik est salarié traitant des problèmes de standardisation dans un ministère. Tu parles d’un métier excitant ! Mais il ne dort pas la nuit. Alors, le jour, il dort partout, dans sa voiture, sur le fauteuil du dentiste, chez le coiffeur. Après un concert, il se saoule ! Sa femme Katia aussi ! Tant mieux, elle ne l’engueulera pas. Partie nulle ! D'habitude en Russie, c'est surtout le mari qui boit et son épouse qui finira par foutre le camp et divorcer.

Dans la 5ème nouvelle, Andreï et ses copains se mettent ‟out” dans un bar en regardant un match de foot sur un grand écran. Il s’ennuie entre sa femme Tatiana et sa fille Varia. Marquis c’est le chien qu’il faut sortir matin et soir. Il meurt, comme ça, sans prévenir. Sur six pages il cherchera un endroit pour enterrer Marquis. C’est beaucoup six pages pour enterrer un chien !
Dans la 7ème nouvelle, Igor Semionovitch boit en attendant l’avion qui part de Moscou pour Perm. Dans ce bar, il tombe en admiration devant une actrice de théâtre qui lui est présentée. Il bave devant cette femme qui l’ignore et dédaigne sa conversation de gros entrepreneur immobilier. Encore cette confrontation entre deux mondes trop différents. Cette nouvelle me rappelle que dans le film d’Agnès Jaoui, ‟Le Goût des Autres”, le directeur d’une grosse Sté, Castella/Bacri, rustre et beauf, tombe amoureux de Clara/Anne Alvaro, actrice de théâtre. 

Igor a un taquet intérieur qui contrôle son agressivité. Si le taquet tombe, Igor cogne. Ce soir il ne trouvera rien ni personne à frapper, mais il boira ! Trop ! Je ne sais plus s’il réussit à prendre son avion.

L'auteur raconte ces vies différentes, celle de lui-même en militaire, celle d’un salarié anonyme,celle d’un lambda et son chien, celle d’un entrepreneur. 
C'est souvent tragi-comique dans les oppositions contrastées entre les personnages. Ce sont des moments dans la Russie contemporaine que l'homme de théâtre Evgueni Grichkovets met en scène. Destins d’hommes qui se réjouissent d’un petit rien puis plongent dans la vodka...
...Peut-être pour échapper à une certaine absurdité de cette vie moderne post-soviétique qu'ils ne maîtrisent pas.

mardi 1 juillet 2014

"Le voyage impaisible de Pauline » de Maryna Uzun

D
L'auteure ne pouvait pas donner meilleur titre à son livre. Le voyage, c'est être toujours en mouvement. "Impaisible", c'est l'impossibilité de trouver la paix, le repos. L'adjectif n’est plus employé de nos jours où nous dirions "inquiet" ou "agité". "Impaisible" ajoute une note tragique à un destin toujours en guerre et secoué de malheurs. "Se battre: c’est encore là qu’elle se sentait le mieux" dit quelque part Pauline après la mort accidentelle de son mari, Tom. Elle doit se battre contre elle-même lorsqu'elle elle se sépare d'avec sa fille, Léna, dont elle confie l'éducation à ses parents qui habitent Kharkov en Ukraine, puisque dans son malheur, elle se sent incapable de s'occuper de cette enfant qu'elle a eu avec Tom. Peut-être aussi pense-t’elle que son métier de danseuse est incompatible avec une vie de famille. Cette séparation lui donne la liberté de chercher du travail dans une compagnie de danse contemporaine. Pas facile pour une artiste à qui son professeur ukrainien a enseigné davantage la technique que l'émotion. Là encore se dépasser, se battre contre des concurrents, doués eux aussi.
Dans le même esprit, l’écrivain portugais Fernando Pessoa avait écrit "Le Livre de l’Intranquilité", mot beaucoup plus lourd de sens que la simple "agitation"

Quand Pauline, 19 ans, alors étudiante en danse, décide de quitter son pays, l'Ukraine, que l'illusion soviétique a détruit et que les promesses du capitalisme ont déçu, elle choisit la France, le pays de la culture. Elle passe le concours de danse du Conservatoire de Paris. Echec. Désespoir. Rencontre avec son futur mari, Tom, qui l'embauche comme danseuse dans sa troupe de théâtre. "Comment se fait-il que ma vérité soit invraisemblable et mes fabulations tout à fait plausibles" lui déclare un jour Tom. Cette phrase fascine Pauline. Paris est vraiment la ville des artistes !


Initiation à la chorégraphie contemporaine. La mort tragique et soudaine de son mari la rend inconsolable si grand était leur amour. Recommencer à vivre. Quitter la troupe. Retrouver du travail. Au bout du chemin le bonheur, peut-être ?

"Elle allait toujours de l’avant, sans jamais se retourner. C’était la devise des têtes brûlées, mais aussi une devise prolétaire" écrit Maryna Uzun. Combien de femmes et d'hommes ukrainiens ont du ainsi quitter leur pays pour trouver ailleurs une vie meilleure. Ils se sont battus contre vents et marées dans des univers souvent très concurrentiels où personne ne les attendait, ni ne leur a fait de cadeaux. Dans un pays de la Communauté Européenne ou d'Amérique du Nord, zones dans lesquelles il est extrêmement difficile de devenir citoyen. Pauline finira par acquérir la nationalité française par mariage
Ces émigrés ont travaillé comme des "prolétaires" jusqu'à l’épuisement parfois. Ils ont "raboter" comme l'écrit Maryna Uzun, traduisant en français le verbe russe "работать" qui exprime à la fois l'ouvrage bien fait et la peine que demande souvent le travail.

ll y a du caméléon chez Maryna Uzun. Sans doute faut-il l’être beaucoup pour se couler dans la vie française si différente de l'ukrainienne. Et dans le pays où on s'installe, s'intégrer. Disparaître, se fondre, devenir de la couleur des murs. Complètement. Pavlina devient Pauline. Faire oublier qu'on est d'ailleurs. C'est sans doute une des raison pour laquelle l'auteure écrit non dans sa  langue, l’ukrainien, mais en français, langue "très difficile" aux dires d’Anatoli, le père de Pauline. Et elle l'écrit bien, avec de belles tournures de phrases et une connaissance aigüe du sens des mots qui, si on oublie d'être cet expert qui décèle içi ou là quelques légères surprises de langage, font oublier que l'auteure est étrangère. Dans le style aussi qu'elle adapte aux différentes situations du livres. Style théâtral avec beaucoup de dialogues quand Pauline vit au milieu de la troupe de Tom. Style du roman bourgeois quand elle réside dans le Var avec son amie Alexandra, ou bien au cours de ses promenades romantiques avec Augustin, Ou bien encore ce style de grise mélancolie très slave quand elle revient à Kharkov voir sa fille.
Kharkov

Andreï Kourkov a écrit le "Le Caméléon". Ce grand auteur ukrainien est lui-même d'origine russe comme Pauline. Parler russe dans un pays où la langue officielle est l'ukrainien, c'est déjà naître caméléon, n'est-ce-pas ?

En plus de la lutte pour une vie digne et passionnante, c'est l'histoire de la construction d’un amour que Maryna Uzun raconte. Avec talent et réalisme elle dessine le comportement amoureux des héros de son livre, Pauline, Tom, Augustin, Pia, en respectant les tempi dans la naissance des sentiments, les doutes, les hésitations, les illusions, les hauts et les bas, les joies, les coups gueule... Il y a dans la manière de l’auteure quelque chose qui touche à l’universel quand elle parle du sentiment amoureux. Ce sentiment, c’est aussi le mien ! C'est sans doute le vôtre. Elle donne son exacte place au désir et à la sensualité, en réservant le plus grand espace au sublime.
Amour entre deux amants, entre parents et enfants, amour qui n'a aucunement besoin de préceptes religieux "tu aimeras ton prochain..." "Ton père et ta mère, tu honoreras !" "Amour divin entre l'homme et la femme". L'absence d’éducation religieuse chez les parents de Pauline est remplacée par une foi universelle. D’où vient cette foi chez ses parents ? "Une foi nue, sans aucun édifice, sans le besoin d’une assemblée, et même sans extérioriser sa voix"

Pauline, "elle avait souvent chaud d’émotions, et froid d’ennui". Elle luttera encore et encore car on n'épuise pas un besoin d’amour.

Il faut lire Maryna Uzun. J'ai lu son livre d'un trait.


samedi 21 juin 2014

"Poutine, l'itinéraire secret" de Vladimir Fédorovski

Qui êtes-vous Monsieur Poutine ?


Enfant vous étiez une petite frappe, petit caïd des rues de Leningrad, qui cognait pour être respecté. Votre visage et votre attitude sont encore marqués par cette époque de votre vie. On vous sent constamment sur vos gardes prêt à parer les coups. Heureusement votre professeur de judo vous a appris à maîtriser votre violence.
A ce respect pour votre peuple, vous avez contraint les nations. Votre peuple a été humilié par l'effondrement de l'URSS en 1991. Cela a été pour vous insupportable. "Il ne faut pas humilier la Russie" avait déclaré Jacques Chirac en 1990.

On ne méprise pas un peuple de poètes.


Vous avez redonné la dignité à votre peuple. Vous êtes écouté aux réunions de G7. Votre diplomatie est entendue à l’ONU.
Vous avez intelligemment su profiter de la manne pétrolière pour développer votre économie. Vous avez stabilisé la monnaie. Votre économie a décollé. Les capitaux ont afflué.
Après la désastreuse gestion de Boris Eltsine, vous avez réussi à remettre la Russie debout ! Chapeau bas, Monsieur Poutine.

Vous êtes intelligent. Pas de doute sur votre capacité à comprendre et surtout à anticiper. Et dans l'anticipation, vous excellez. Vous êtes un joueur de billard à trois bandes. Vous avez été espion au sein du KGB n'est ce pas ? Ce KGB a été cette formidable école qui vous a permis d'optimiser vos capacités à sentir le monde. Vous avez le premier compris que le duo capitalisme et démocratie, dans leur version US, n'était pas miscible dans la culture russe. Vous êtes arrivé à temps, avant le cataclysme. Vous êtes un adepte de la "démocratie contrôlée". C'est votre philosophie politique que vous avez puisée chez Deng Xiaoping. D'abord enrichir le peuple, ensuite peut-être, établir petit à petit une vraie démocratie. Si vous l'installez, elle sera russe. Pas américaine.

Vous n'êtes pas communiste, ou du moins vous l'avez été par obligation. Russe vous êtes surtout, qui voulez restaurer l'esprit millénaire de la Russie. Vous avez remis les popes dans leurs églises. Vous avez rendu la dignité et l'efficacité à votre armée. Les gouverneurs des régions sont à votre botte. Par cet aspect de vous, vous me rappeler cet autre homme fort, le général Franco. qui a gouverné l'Espagne de 1939 à 1975.

Pour l'instant vous vous concentrez sur l'exercice autocratique du pouvoir, forme de gouvernement des tsars. Vous avez réussi. Il semblerait que 70 % du peuple vous suive.

Alexandre Soljenitsyne, Prix Nobel de Littérature, finira même par vous "admirer", Vladimir ! Cette position de ce grand auteur, il n'y a pas grand monde qui la connait.

Vous êtes cet homme fort qui a mené la guerre en Tchétchénie, terroriser le terrorisme islamiste, mis à genoux les oligarques, trouver des solutions originales à la guerre civile en Syrie, "gérer à votre façon" la crise ukrainienne, monter les Jeux de Sotchi. Vous vous êtes même impliqué personnellement dans le problème de l'homosexualité dans votre pays.


Mais vous restez depuis trop longtemps au pouvoir. Il use, ce pouvoir ! Il corrompt l'âme, installe la paranoïa dans le cerveau. Un jour vous voudrez avoir raison contre tous. Et pour que les gens ne vous contestent pas, vous serez tenté d'instaurer la peur !
Vous êtes devenu dur, cynique, arrogant.
Est-ce bien vrai que vous voulez restaurer quelque chose qui ressemblerait à la défunte URSS ? 

Je laisse le lecteur de ce livre découvrir comment Vladimir Fedorovski interprète "vue de la Russie" votre politique et votre stratégie.

Les temps sont difficiles. Quoi que vous fassiez, Monsieur Poutine, ne succombez jamais à la tentation isolationniste.

Elle tuerait la Russie.

lundi 9 juin 2014

"L'Oural en plein coeur" d'Astrid Wendlandt

Elle est mignonne la petite Astrid ! Mais elle nous a un peu berné avec son livre. Elle nous parle certes d’Oural, mais peu, préférant nous conter ses amours russes. Comme on l’aime beaucoup à cause de son caractère gai et son écriture agile, nous l’excuserons d’avoir écrit un livre alimentaire. Nous la suivons, tout au long de la lecture, avec ses yeux blue lagoon et ses cheveux blonds tressés en épis de blé, dans sa quête amoureuse. 
Elle plaît aux hommes. Mais elle a cette curieuse croyance que si c’est elle qui se déclare en premier, l’amour durera. 

Une fois le livre refermé, la signification du titre saute au yeux. « L’Oural en plein coeur », est bien une histoire d’amour. S’il s’agit de coeur, c’est celui de deux habitants de ce territoire qui vont faire palpiter le sien.

Ainsi, les cent premières pages sont-elles consacrées à Micha, un rockeur de l’Oural rencontré à Tcheliabinsk, la ville industrielle sale et polluée où ont été fabriqués le fameux T34 et les "katiouchas" de IIème Guerre Mondiale. Elle court après Micha, qui finira par se laisser prendre dans les filets romantiques d’Astrid. C’était en 1995. Leur union est passionnelle. Jusqu’au moment où ayant oublié de prolonger son visa, la milice la trouve et la jette brutalement hors de Russie par la premier avion en partance pour la France. Elle pleure Micha. Quelques SMS et puis plus rien. La distance a brouillé les messages.
En 2010, elle repart en Russie vers cet Oural où elle projette d’aller à la rencontre des peuplades autochtones, les Khanty, les Mansis, les Konis, les Oudmourtes. Mais un autre objectif est de retrouver Micha dont elle se s’est pas totalement guérie malgré les longues années de séparation. Elle retrouve Micha par la mère de celui-çi, mais Micha ne la regarde plus. 

Grande tristesse dépressive.

Mais heureusement, il y a Dima, un copain de Micha, qui sans lui proposer expressément, l’accompagne dans son aventure de journaliste-ethnologue. Pour Astrid, cet homme peut être utile car se déplacer dans l’Oural n’est pas simple et en cas d’attaque ou de vol, c’est mieux aussi. Il la courtise. Elle demeure un temps peu sensible à ces avances, puis succombe tellement Dima fait merveilleusement la queue de paon. L’amour-amitié du début se transforme en amour vrai. Ce seront les cent dernières pages de livre. A la fin, Dima posera son sac dans l’appartement d’Astrid à Paris et un an après une petite fille naît, Milla, pour laquelle ce livre a été écrit.

Astrid se jette dans l’amour sans appréhension aucune. Aimer suffit, il faut consommer quite à se consumer. L’après, on verra ! Elle parle de l’état amoureux d’une belle façon. Il n’y a jamais un détail en trop, jamais d’exhibitionnisme jamais de vulgarité. Et si elle nous fait part d’un fantasme que réalise Dima un nuit, c’est dit avec les mots de quelqu’un qui va se régaler d’un plat savoureux. Tout est en finesse et délicatesse chez cette femme. Elle a finalement eu raison de nous parler d’amour. Trop peu de gens savent en parler.

Partir à la rencontre des peuplades de l’Oural reste son objectif. Elle partira du sud, de Tcheliabinsk,  filer plus au sud vers Arkaïm où elle rencontre des chamans qui lui apprennent l’énergie positive. Puis elle remontera le long du massif en suivant les courbes du l'Ob, grand fleuve de 5400 km, vers Severouralsk et Saranpaul où elle commence à voir des communautés autochtones mais qui se russifient à grand pas. Avant ces villes, elle découvre Alexandrovka, sorte de phalanstère, loin de tout, où des individus, avocats, médecins, ingénieurs, coupent les liens avec cette société qui ne les illusionne plus, pour vivre en communion totale avec la nature, tirant d’elle subsistance et philosophie de vie. Une sorte de post-communisme. Dima sera un instant tenté par cette aventure. Astrid, pas du tout ! Ils repartiront vers le cercle polaire, à Vorkouta et Yamal où Astrid retrouvera ces Nenets de la toundra, éleveurs de rennes, avec lesquels elle vécut quelques années auparavant.

C’est une grosse déception pour Astrid de constater que ces peuplades perdent progressivement leur identité pour se fondre dans celle, virile mais sans saveur, de la Russie de Poutine. La globalisation est à l’oeuvre qui façonnera un être universel, mais mal fabriqué, car ayant rompu avec sa culture millénaire. La mondialisation fait disparaitre des langues, des savoirs-faire, des artisanats, des mode de vie originaux. La loi du plus fort impose ses vues, qui sont totalement déconnectées de l’endroit où elle s’applique. Ce qui donne cet individu titubant et hébété que l’on rencontre souvent en Russie. Le communisme s’est écroulé de sans alternative politique originale. Un capitalisme mal assumé s’est engouffré dans la brèche faisant naître brigandage et corruption généralisée. Si l’âme russe existe encore, la civilisation qui l’enrobe est en perdition totale. La Russie est un pays riche où les gens sont pauvres, désoeuvrés et alcooliques. 

Astrid aime la Russie. Elle aime ses espaces infinis et purs de plaines, de montagnes et de végétation primaire. 

Elle aime le Russe, cet être chaleureux qui sait vivre pleinement de l’instant... car l’avenir n’est pas russe.

dimanche 25 mai 2014

"La vrai vie de Kevin" de Baptiste Rossi

Si vous avez envie de rire d'une certaine frénésie absurde du monde télévisuel actuel et aussi de nous-mêmes qui sommes après tout à la fois acteurs et consommateurs de ces divertissements, il faut lire ce livre.

Si vous avez envie d'entrer dans la littérature d'un jeune auteur très prometteur qui, après avoir sondé
au stéthoscope la respiration de son époque, restitue au flux près les battements d'un certain comportement humain, et ce d'une écriture alerte, résolument contemporaine, alors vous avez une double raison de lire ce livre.

Par contre si vous êtes accros à la télé-réalité et à M6 en particulier, alors, vous n'aimerez pas ce bouquin car vous aurez l'impression que Baptiste Rossi se paie votre tête.

L'histoire: Antoine Soro, le beau gosse, et Michàlis, le Grec, réalisent et co-produisent sur la chaîne TF2 "l'expérience d'une chaîne, la chaîne des nouvelles expériences" l'émission "La vrai vie de Kevin".

"Etre une star avant le Bac" et "On a échangé nos cancers" sont de brillantes émissions réalisées précédemment par Antoine qui ont connu un immense succès. Antoine, toujours à la recherche d'un Xanax®, éclusant force vodka fraise-goyave dans lesquels il noie des macarons à l'hibiscus rose, veut pouvoir dire dès qu'il tient son sujet "I get the stuff ! Sky is the limit !" Leur objectif à tous les deux est de faire exploser l'audimat en lançant cette nouvelle télé-réalité qui met en scène un garçon, Kevin, issu d'un père désenchanté qui se retrouvera au chômage, et d'une mère perpétuellement sous Lexomil®, vulgaire mais aimante. Peu concerné par les études, Kevin est accro à la manette de jeux vidéo et branché en permanence à Facebook. Il vit l'instant, un instant qu'il ne comprend pas mais qui le pousse en avant vers une direction inconnue.

Une règle selon Michàlis " Amuser, divertir, émouvoir !" Pour mettre en scène le "triple A" réclamé par le public "Amour, Argent, Admiration"

Si vous avez aimé "Loft Story" vous raffolerez de "La vrai vie de Kevin". Si vous avez oublié Loanna et Christophe, vous plongerez avec délice ou peut-être effroi dans celles de Kevin, Brandon, Cindy et Jessica. Oui, oui, ils sont bien français et vous ne regardez pas une série américaine.

Bien que l'auteur prend le partie de la dérision - mais dans une version tendre -, il nous invite aussi à réfléchir sur un certain mode de divertissement qui semblerait conduire à un abêtissement profond d'une partie de la population.

Nous évoluons dans la civilisation du jeu, de l'amusement, où le spectateur est pris pour un con - sans doute l'est-il après tout ! -, une civilisation née de l'ennui et du désenchantement où les liquidités monétaires dans leur folle rotation autour du globe, ne sachant plus dans quels secteurs s'investir, se retrouvent parfois recyclées dans ces télé-réalités qui rapportent beaucoup par les énormes recettes publicitaires qu'elles drainent. " Alors Antoine, ton émission, c'est culte, ça fait le buzz, c'est clair, y a quinze millions de téléspectateurs chaque soir... You are the King !" Ça en fait des tubes de dentifrice "New smile" vendus chaque jour !

Pas de business-télé-réalité sans le sport et quand il est de masse, il participe de cet abrutissement. Kevin ou d'autres consultent sur leur Iphone l'Equipe.fr pour les résultats sportifs "Manchester vers le titre, Arsenal, la série noire, Tsonga éliminé en quarts, etc." L'Equipe, le seul journal-papier à gagner de l'argent, le journal des cadres en gris dans l'avion de 6h45 am pour Paris-Orly, le journal qui sépare, au bureau, ceux qui le lisent (ou bien sans le lire qui le laissent bien en vue ) et qui montent dans la hiérarchie et ceux qui ne le lisent pas dont la position stagne, ce journal qui unit, autour de la machine à café, les garçons dans des commentaires nerveux ou contrariés sur le jeu de tel ou tel footballeur dont ils connaissent les noms bien-sûr.

Les téléspectateurs veulent être "téléspect-acteurs" de cette émission. Etre "powerful". Il leurs est proposé de voter en permanence, par exemple pour la coiffure de Kevin, pour la couleur parme de son pull, pour son tee-shirt "I love quelque chose". Mais personne ne s'aperçoit de la débilité du jeu et tout le monde s'excite à jouer et voter avec le fameux "tu as une minute pour décider !" Et puis du sexe, bien sûr ! Il est demandé au public de voter "Veux-tu qu'Alice fasse une surprise à Kevin ? Une minute pour voter, au 3689 !" Ou bien mettant en jeu, Jessica, la soeur de Kevin "Décide toi aussi si tu souhaites une histoire entre Brandon et Jessica ! 3689, tape Brandon + Jessica !"

Et Kevin, généralement dépassé par les évènements lance son fameux leitmotiv à presque tous les chapitres "La vie est compliquée, n'empêche !"
Cette brillante affirmation me rappelle un imbécile qui concluait ses démonstrations intellectuelles primaires d'un tonitruant "La vie est un dur combat, mais le tout est de le gagner !". Heureusement qu'il a vite trouvé quelqu'un pour lui mettre une cuillère en or dans la bouche ce qui lui a évité d'avoir à combattre.

Et on gagne du fric dans cette émission. L'acteur qui se fait virer par le vote du public, reçoit une prime de 4000 €.

A quand la programmation de l'émission "A quoi ça sert d'être intelligent en 2014 ?"

Régulièrement tout au long du livre, Facebook, tel un compteur, annonce ses messages d'amour et d'amitié "Toni Benzetti est maintenant ami avec François Lapeyre". Vous rendez-vous compte de l'énorme saut de productivité atteint dans le secteur de l'Amitié : un simple clic et ce sont quelques 2534 "amis" qui apparaissent sur l'Ipad de mon pote (mdr) ?
Plus complexe: "Paul Grimbert aime votre commentaire sur la vidéo postée par Jacques Antoine sur le mur de Sophie Challe ! " Si on n'est pas ami avec ça !

Les pensées de Kevin, qui s'enchevêtrent, cahotent, tournent, se noient, toussent, éructent, éclatent au son d'une mitrailleuse imaginaire dans un col du côté de Kandahar, pensées incohérentes et multicolores, folles et meurtrière, dans la fumée de haschich. "Labelle des opiacés, flanelle du haschich, temples éboulés". L'illusion est le réel. Le temps disparaît. Fuyons et poursuivons, avec le monomaniaque Achab de Melville, Moby Dick, baleine blanche imaginaire surgie des gouffres océaniques glacés, sa folie surfant sur les vagues rugissantes. Baptiste Rossi a bien choisi son auteur de référence. Il aurait pu ajouter Cervantés dont nous sommes tous les enfants.
"Ouais, la vie est compliquée"

Comment terminer une histoire qui s'emballe, où tous les protagonistes deviennent fous ou dépressifs, l'un essayant de se tuer - mais sans conviction-, l'autre de tuer - il réussira.
Et si le héros mourrait ? Ne serait-ce pas une belle idée, ça, pensera Baptiste Rossi acteur-auteur. Tolstoï, Shakespeare, Balzac, le font. On finit ainsi un livre en beauté. Et notre Kevin, héros minable, pourrait devenir ce demi-dieu grec au corps huilé, aux pectoraux bombés, aux cheveux noirs bouclés qui ira retrouver sa famille sur l'Olympe. Un triomphe ! On en parlera longtemps dans les chaumières: "Il y avait sur la terre, dans un temps lointains de misère morale et de Facebook, un jeune homme dont les rêves ouatés...!"

La Loanna de Loft Story fera plusieurs TS.

"C'est triste, man !"

"La vie, c'est compliquée"