Et puis Ida vint, et j'ai suivi ses pas dans la neige !
Anna, orpheline, novice dans un couvent quelque part dans la Pologne des années 60, peint le visage de ce Christ qu'elle aime et qu'elle ira ensuite installer sur une stèle dans le jardin.
La mère supérieure lui révèle qu'elle a une tante, Wanda, qu'elle souhaite que la jeune fille rencontre avant que celle-çi prononce ces voeux.
Elle apprend de sa tante qu'elle est juive - "nonne juive !" s'amuse Wanda" -, que son vrai prénom est Ida, son nom Lebenstein, et que ses parents ont disparus. Morts dans la folie exterminatrice de la Shoa.Toutes deux vont partir à la recherche des ces père et mère.
Le road movie commence.
C'est dans un déroulement de photos en blanc et noir d'une beauté bouleversante, au cadrage parfait, qu'Ida marchera, les yeux grands ouverts, vers ce monde polonais post-stalinien brute et sale, dans l'épais brouillard des non-dits sur les relations polonais-juifs pendant et après la guerre.
La scène se situe dans ce Yiddishland, zone qui comprenait, avant 1939, une partie de la Pologne, le Belarus, l'Ukraine, la Lituanie et la Hongrie, dans laquelle se masseront 12 millions de juifs, pour la plupart dans un dénuement et une pauvreté extrême, souvent chassés par les pogroms russes. C'est ce croissant ashkénase de Vilnius à Budapest, où les juifs parlent leur propre langue, le yiddish, une sorte d'allemand avec des apports hébreux et slaves, appliquent leurs propres lois, vivent séparés des goyims dans leurs shtetls et attendent avec impatience le jour du shabbat pour célébrer et supplier Adonaï clôturant leurs prières par le" Lashanah habaah birouschalaïm " - "l'année prochaine à Jérusalem".
En Pologne, dans le Yiddishland, juifs et polonais sont mélangés. Juifs et Catholiques.
La tragédie peut commencer.
De l'autre côté de la Vistule, vers l'est, la limite de tolérance a créé cette haine de l'autre, du Juif. La pauvreté, la guerre, la propagande nazie ont fini par briser les fragiles équilibres et entraîner des actes terribles.
Mais personne ne parlera, personne n'expiera, la terre recouvrira les morts et les disparus. L'herbe et les arbres ont poussé dessus.
Peuple polonais massacré, peuple juif exterminé.
Peuples en haillons, grattant, fouillant la terre, à quatre pattes, cherchant des souvenirs, un morceau d'étoffe, des ossements, un ustensile, quelque chose, mordant dans le même pain, se dévorant entre eux, sur cette terre maintes fois retournée et détruite par des hordes sanguinaires.
Plus rien !
Qui condamner ? Y-a t'il assez de lois humaines pour juger l'inconcevable ?
Aucun jugement ne sortira de ce film.
Un cimetière de stèles juives, penchées, abandonnées, disséminées dans une forêt sans doute proche de Kazimierz Dolny au dessus de cette Vistule qui s'étire langoureusement au bas de la colline. C'est là qu'Ida avec Wanda enterrera les ossements de ses parents, le crâne enveloppée dans un châle. Comme on porte un bébé. Délicatement. Bien serré contre soi.
Wanda, pur produit de ce sionisme né dans les faubourgs miséreux de Bialystok. Du Bund, 1ère manifestation communiste, pour sortir ce peuple de cette destinée misérable pour laquelle la religion juive était tenue responsable. Ce magnifique élan sociologique et économique, d'où naîtra plus tard le kibboutz israëlien, sera brisé par Lénine et Staline dans la sauvagerie destructrice du bolchevisme. Wanda la Rouge, procureur au tribunal punissant sans pitié les déviants au communisme, ne pouvant plus résoudre ses propres contradictions entre cette nouvelle foi et sa culture juive, disparaitra en écoutant Mozart. La photo est belle, la lumière aveuglante. Wanda se sauvera pour ne pas se trahir davantage.
Wanda sera étonnée du désir d'Ida. De ces grands yeux qui ne scillent pas, Ida s'avance sans peur vers ce monde physique, s'initiera au désir charnel. La notion de péché semble lui être étrangère. N'est-il pas bon à goûter, ce monde ? Elle y goûtera ! Volupteusement ? L'histoire ne le révèlera pas
"Nous nous marierons" lui dit Lis, le saxophoniste." "Et après ?" Lui répond-elle " "nous aurons une grande maison" lui répond Lis . "Et après ?" "nous aurons beaucoup d'enfants" "Et après ?" ...plus de réponse.
Monde triste, gris, apeuré, étriqué, conventionnel, agnostique, sans imagination, sans élévation, sans don de soi !
Enfin ce Prélude de Bach. Ida trouve sa réponse !
Ce film est blanc,
Ce film est noir,
Ce film est nu,
Ce film est absolu.
J'ai cherché le son d'une complainte mélancolique klezmer. J'ai tendu tous mes sens à la recherche des vibratos doux et sensuels de la clarinette.
En vain !
Elle s'est tue depuis longtemps dans l'assourdissant silence de la désolation.
Je me suis consolé avec le saxo de John Coltrane
Ce film est un immense chant poétique au refus du néant
Relire "le Magicien de Lublin" de Isaac Bashevis Singer et en général ses autres bouquins pour les mondes d'hier !

Je me sens idiote et inculte. J'ai eu du mal à saisir toutes les nuances du film que j'ai bien aimé ceci dit.
RépondreSupprimerCe n’est pas le plus important, Groody ! Tu as une belle sensibilité ! C’est ce qui compte ! Le reste c’est de la décoration pour encadrer le sujet.
RépondreSupprimerJ’ai la chance de connaître cette histoire, c’est tout ! Un autre que moi pourrait écrire la même chose.
Par contre être sensible, sentir, ressentir, vibrer, ce n’est pas donné à tout le monde !
Un jour je te ferai écouter des poèmes de Boris Pasternak ! La langue russe est si mélodieuse qu’elle t’ouvre le cœur et les sens à un point tel que comprendre le texte n’est plus nécessaire.
C’est pour cela que j’aime la vie !
Pour info, je lis tous tes posts...mais je me sens un peu au ras des paquerettes! mais je TE lis!!
SupprimerMais c'est justement au ras des pâquerettes que l'on entend le mieux la musique d'un poème !
SupprimerIl y a quelques années, en juin, j'étais à Kaluga, en Russie. Dans un pré, couché dans l'herbe, j'écoutais réciter des poèmes d'Ossip Mandelstam. Les nuages couraient dans l'immensité du ciel russe. Il y avait tout autour des insectes et des fleurs qui flirtaient. C'était magique ! Je n'entendais que le son mélodieux de la récitante et cela suffisait pour comprendre et ressentir.
J'étais moi aussi ce jour-là au ras des pâquerettes.
Et je pense que tu as assez de sensibilité et d'intelligence pour comprendre beaucoup plus que ce tu prétends. Je le lis dans ta façon de critiquer un film ou un bouquin !
Si tu veux, retourne à mon article " Concerto pour Piano et Barricades" et lis le témoignage émouvant de Lena qui m'a accompagné en Ukraine !