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dimanche 30 mars 2014

"All about Albert" de Nicole Holofcener VO

Eva/Julia Louis-Dreyfus, divorcée et masseuse professionnelle, rencontre au cours d'une "party" Albert/James Gandolfini, gros nounours affectueux, lui aussi divorcé.

Elle est tonique, lui est drôle. 
Ils sont parents tous les deux, chacun d'une fille approximativement du même âge.

Ca colle assez rapidement entre eux.

Mais il seront victimes d'un quiproquo qui mettra en danger leur relation. 

Si vous voulez voir un comportement amoureux authentiquement US, c'est le film qu'il faut voir. Les dialogues sont parfaits, plus vrais que vrais. On aime ces acteurs qui jouent à la perfection ces rôles d'amants d'après divorce qui appréhendent un peu de se lancer dans une nouvelle relation.
Tous les acteurs périphériques sont aussi excellents dans cette façon désinhibée  typiquement US de parler de soi et de tous les problèmes de la vie quotidienne.

Malgré quelques longueurs, le film est à voir. Mais il faut vraiment connaitre et comprendre comment fonctionnent les état-uniens, sinon on risque de pas aimer.
Je mettrais ce film dans la catégorie "Art et Essais US" (C'est A qui me l'a soufflé !)

Une nouvelle triste: on ne verra plus James Gandolfini, décédé 3 mois après la réalisation du film. 




"Péninsule" de Loïc Raynal

P
Elle s'appelle Péninsule. Elle le quitte en  plein naufrage!


Le burnout de Loïc Raynal commence longtemps en arrière de sa vie. Il est possible que ce syndrome ait débuté chez lui dès l'enfance qu'il a eu très protégée de parents attentionnés qui lui ont dit de bien travailler à l'école afin d'accéder à une place enviable dans la Sté. Sage et obéissant, il fait ce qu'on attend de lui. C'est un enfant seul qui reste enfermé entre ses parents et ses études. Ensuite 2 ans de prépa + 3 ans d’une grande école de commerce ont alimenté ce burnout. Il écrit s'être un peu ennuyé dans cette école. Il est vrai que j'ai souvent entendu dire qu’on n'y faisait pas grand chose dans ces institutions et que par contre on s'y amusait beaucoup. 
A cette époque, ce n'est encore qu'une « une simple fatigue"

Puis l'emploi. 10 ans dans un important boulot de direction dans une grande entreprise. Travailler de plus en tard, souvent jusqu'à 22h00. Peur de mal faire. Epuisement total. Burnout. Quitter son poste. Laisser ses collaborateurs lui ajoute un sentiment de culpabilité. Glissement vers le néant. Introspection. Il remonte un peu. Trouve une formation pour devenir coach de chefs d'entreprise pour leurs apprendre à se libérer des contraintes, etc.

Séparation d'avec son ami Péninsule. "Tu es méchant !" lui répète-t'elle constamment. Méchant de quoi ? Loïc ne comprend pas !

Le "je" commence chaque phrase. Pas de il, pas de nous, pas de tu, pas d'autres pronoms. Le "jeu" central. Le "je" sourd et aveugle. Le "je" de la souffrance. Ce "je" m'a toujours mis dans une situation inconfortable. Le "je" et le "moi". Peut-on se questionner à soi-même ? Que voyons-nous dans le miroir sinon la question de la question. Le questionnement sans fin. Et puis un jour, ça s'arrête, peut-être parce qu'il n'y a plus de question tellement il n'y a pas de réponse. Abandon par forfait. Capitulation sans condition. Le trou noir !

L’auteur, n'est-il pas sorti trop vite de l'enfance tant ses parents espéraient de lui ? C’est la question qu'il se pose. 

Loïc Raynal pense que ce n'est pas la somme de boulot qui est la cause directe de son burnout mais la perte de la foi. Je serai de son avis. Tout le monde ne succombe pas sous l'action de la pression de ce siècle. 
Par contre, la foi pourrait comporter un danger par ce qu'elle représente de pulsionnel, d'irrationnel, de manipulation, de course illusoire vers un Graal lointain.
La foi donc, si nous la perdons nous laisse au bord du chemin déprimés et brisés.
C'est donc la foi qui a tué Loïc !
La foi ! trop dangereux ! Elle a éliminé trop d'idées, trop de peuples, trop de civilisations. Elle remplace une dictature par une autre. Une dépendance par une autre. La foi confisque la pensée. Elle engendre la peur. Et la peur fait fonctionner le monde 

Laissons la foi dans son espace spirituel. La foi n’est pas le réel. L’homme lui est réel. La foi ne peut rien pour lui.  La foi écarte du sens. Seule la pensée est le réel.
Et voilà les désastres que nous voyons tous les jours provoqués par cette économie pervertie par des hommes et des femmes à qui a été inculquée la foi absolue dans le profit dans ces nouvelles églises du commerce.

Ces écoles de commerce fabriquent des individus normés, des êtres d'exécution dont le raisonnement est au niveau zéro de la pensée. Ils sont formés pour entrer dans cet univers de l'entreprise devenu virtuel et paranoïaque, entreprise dont la finalité n'est plus de servir la collectivité mais de sacrifier au seul dieu Profit. On n'est plus l'humain, ouvrier oeuvrant pour l'équilibre du monde, mais esclave d'un travail qui n'a pas d'autre sens que de multiplier le profit à l'infini.

L'objectivité caractérise l'entreprise sous forme de chiffres et de process. C'est le dogme. On doit avoir foi dans ce dogme. Interdit de penser en dehors du process et des chiffres. Gare à celui qui sort du dogme.

Ne plus accepter d'être normé, chercher la subjectivité et l’ordre dans le désordre.

La peur rend l'homme mauvais et méchant dans ces oeuvres ! Oh mais ses intentions sont toujours belles et séduisantes ! 
"Qui veut faire l’ange, fait la bête" a écrit Pascal.
Rousseau s'est trompé !
Heureusement il reste de très belles initiatives individuelles ou issues de petits groupes qui s’acharnent à contredire cette globalité désastreuse.

Nous devrions tous naître avec le gène d'Antigone !

Le témoignage de Loïc Raynal est poignant. "Péninsule" est son premier roman. C'est un jeune écrivain dont d'écriture déroule bien l'histoire de sa souffrance ! Il est toujours bon de lire des bouquins de personnes qui ont mal à leur vie. C'est un cri qui ébranle notre quotidien satisfait. 
J'ai rencontré cet auteur toulousain chez Cultura - Rives d'Arcin à Bègle. Nous avons beaucoup discuté. Loïc Raynal aime l'homme. Il pense qu'il est possible d'intervenir pour qu'il change. Il ne veut plus jouer dans un théâtre d'ombres. Et pourtant... !





samedi 29 mars 2014

Concert du groupe "Missaghju"

Ils viennent de Corse.
Deux guitares sèches, un violon, une guitare basse, une batterie.
Tous sont chanteurs. Et ce merveilleux ténor à la voix aérienne et puissante.
Sous la direction d'Alain Gherardi, fondateur du groupe, guitariste et chanteur qui écrit les textes et compose la musique.


Alain Gherardi présente et cadence les chants, accompagné de sa guitare qu'il fait vibrer dans des soli légers et chauds. On imagine là une promenade langoureuse dans les jardins d'Aranjuez un soir d'été.


Le chants se suivent mêlant des sonorités de l'Orient, de l'Espagne flamenca, des Balkans, du jazz et de la Bossa Nova. Ce concert est un trait d'union entre la polyphonie corse et l'orchestre-groupe contemporain électrique et syncopé.


Mais nous restons bien en Corse avec ces mélodies traditionnelles pour célébrer la grand-mère avec "Mammone", mélodie des vacances au village avec "Stagionaccia", mélodie à son fils, mélodie pour pleurer la catastrophe du stade de Furiani en 1992, mélodie pour aimer, mélodie pour danser...
Et une mélodie pour la tragédie du 11 septembre 2001, et puis l'entraînant "Emmenez-moi" de Charles Aznavour.


Malgré cet apport nouveau en instrumentation, ils n'ont pas oublié de nous exécuter quelques chants polyphoniques a capella qui ont fait écho sous les voûtes de la basilique, nous faisant voyager à travers les vallées corses le soir au crépuscule quand la nature se tait enfin pour se coucher dans le silence de la nuit qui vient.


23h00. Le dernier chant s’achève. Longue et sonore standing ovation !


Ce concert s'est déroulé hier soir dans la basilique Saint-Seurin à Bordeaux. Il a été organisé par le Dr Patrice Landry, lui-même corse, que tous les patients qui ont mal au dos connaissent bien. Il était très inquiet par ce lieu, très grand, qu'il fallait remplir. Le concert a fait basilique pleine. Mission accomplie, docteur !

lundi 24 mars 2014

"Valse pour Monica" de Per Fly

"Valse pour Monica" retrace une tranche de la vie de Monica Zetterlund, fameuse chanteuse de jazz dans son pays. Elle est suédoise et blonde. Mère de famille et célibataire. Pas encore connue, elle continue à travailler dans un centre d'appel téléphonique tout en chantant le soir dans les cabarets suédois.
Enfin New-York qui la fascine, New-York qui aspire les talents, l'appelle.
 
Elle entre dans son destin.

Elle passera d'un répertoire jazz classique en anglais à un répertoire en suédois, de poèmes mis en musique jazz. Et c'est le succès !

Nous sommes à la fin des années 50-début 60. Epoque enthousiaste, de risque-tout, de casse-cou, de paris fous. On fume des Lucky Strike et on boit du Johnny Walker. Beaucoup des deux. Beaucoup trop pour Monica. Malgré cela, elle vole de succès en succès.

Le grand Bill Evans la veut à New-York.
New-York couronnera Monica.

Le film est en vo suédois. On n'est pas habitué à entendre cette langue dont les sonorités surprennent. La reconstitution des années 50-60 est superbe. Le Technicolor cinestyle sans doute utilisé donne aux images ces chaudes teintes marshmallow de l'époque. Même la manière de filmer avec cette caméra qui saute d'une image à l'autre nous plonge dans les films de ces années-là.
Monica est émouvante, qui court après la reconnaissance, le besoin d'être aimée de son public. Sorte de Billie Holiday que la vie déchire. Edda Magnason interprète magnifiquement le rôle de la chanteuse dont la voix chaude émeut un public qui l'acclame par une standing ovation à chaque tour de chant. Elle colle "à la manière d'être" de l'époque que l'on imagine pas autrement que ce que le film montre. Lunettes-aile de papillon, grosses berlines noires, vols sur SAS, palace à New-York, cabarets bondés et enfumés...

C'est l'époque des stars, fantasques et alcoolisées, collectionneuses de maris, qui jouent leur carrière tous les soirs.
Monica est cette star.

Beau film, décalé de l'offre actuelle. Et avec en plus du très bon jazz !

dimanche 23 mars 2014

"Je suis un homme" de Marie Nimier

"L'enfance n'existe pas". Marie Nimier commence son livre par cette affirmation dure et graveCes mots, Alexis Leriche les pense. Son enfance n’a pas vibrée aux premiers sentiments. Les caresses n’ont pas plissé sa peau. L’apprentissage du beau lui est inconnu. Il est né adulte sexué, tout d’une pièce. Ses pensées ne se colorent pas d’émotions et ni ne s’embrument par les doutes. Il apparait primaire, totalement tourné vers l’action, vers l’acte. Il est dans le concret, ce qui se touche, ce qui est proche. 

Il est très beau. Il le sait. Les filles, elles viendront toutes à lui quand il le voudra, lui. 
Ce qu’il voit dans Delphine, sa camarade de classe, c’est son corps, ses longues jambes, ses seins qui débordent de son soutien-gorge. C’est tout. Son regard sur Delphine s’arrête là. Son coeur n’est pas sollicité. Sa seule émotion, c’est son sexe qui l’exprime, par un seul message envoyé depuis son cerveau: la baiser.
Mais Delphine a une voix aigüe qui le dérange. Donc, il passe son chemin et se rabat sur Zoé, la copine de Delphine.

Il baise Zoé. Elle l’aime. Penser que lui pourrait l’aimer, ça l’effleure à peine. Avantage avec Zoé: elle ne peut pas avoir d’enfants. La traite-t’il mal ? En quelque sorte, oui ! Zoé est une commodité qui doit toujours être disponible pour son seul plaisir. Il veut qu'elle soit sa pute. Il ne peut pas comprendre qu'une femme amoureuse, dans l’acte d’amour, donne tout , qu'elle n'a plus d'inhibition aucune. Lui ne voit qu'un comportement de pute. Et c'est ça qui lui plaît !  Repu après la baise, il s'endort !
Il est mufle, il est macho, phallocrate. Il ne respecte rien. Il veut toutes les femmes. Il aura Zoé. Point ! 
Il reviendra vers Delphine, mais ce n’est pas ce qu’il espérait.
Puis viendra la violence quand Zoé voudra reprendre contact avec son premier mari. Alexis, contrarié que "SA femme" pourrait lui échapper, la brutalise. Peur de Zoé qui simule pour ne pas recevoir d’autres coups.

Alexis a une ouïe monstrueusement développée. Il entend ce que les autres ne perçoivent pas. Seuls les aigus le dérangent. Il se servira de ces capacités auditives pour travailler aux classement des archives sonores dans une Sté. Puis il monte une association « Le Paradis des Voix » avec Antoine, son pote comme président et Delphine, trésorière, qui lui financera son démarrage.  Il cherche des voix et les vend à d’autres qui en ont besoin pour leur publicités, leurs annonces, leurs messages télévisés, le cinéma,etc. Penser à la première dimension structure son esprit. Cela lui permet d’être un bon businessman. Pas d’état d’âme chez lui. Un homme d'affaires, ça n'a pas de sentiments! C'est connu ! Un peu escroc aussi quand il se sert du label "cannes blanches" pour avoir des contrats en faisant vibrer l’émotion chez ses clients. Son succès en affaire et l'argent qu'il en retire construiront son sentiment de puissance. Quant aux femmes qu’il emploie, elles sont sous-payées ou bien pas du tout rémunérées comme Zoé qui administre l'association. C’est "SA femme" . Faut-il en plus de ce statut enviable qu’elle soit salariée ?

Et puis viendra l’accident. Alexis perdra la sensibilité des jambes et puis du bassin et du reste, son sexe. Il fera alors tout pour restaurer sa virilité blessée. Sans grand succès.

Cet homme de Marie Nimier, ce n’est pas un mec, petite frappe ou voyou. C’est quelqu’un que l’on croise tous les jours. Rien de très spécial ne se remarque chez lui. Il est lisse. Il a un discours. Il est bien habillé.  Pas antipathique. En plus Alexis est beau. Beau de visage et beau de corps. C’est important de nos jours d’être beau. L’apparence et l’image commandent en toutes choses. On a moins besoin de se servir de son cerveau et de sa sensibilité. La posture suffit. Et si en plus on a un corps sculpté par des heures passées à soulever de la fonte, c’est encore mieux !
C’est un être primaire, totalement centré sur lui-même, dont les cinq sens ne servent qu’à la satisfaction de plaisirs immédiats et faciles. 

Marie Nimier a encore écrit un beau livre. Un livre sans concession pour un certain type d'homme. Son écriture est aisée, fluide. Les mots sont précis. Elle n’épargne aucune situations. Elle décrit cet homme qu’elle n’aime pas, avec froideur et objectivité. Elle garde sa tendresse et l'amour pour les femmes de son livre. Car ses femmes vivent un environnement amoureux autrement plus riche et vaste que celui étroit et trivial d’Alexis. L’accident ne le changera pas. Il pense sexe, est centré sur son sexe, comment faire du sexe, comment jouir avec le peu de capacité sexuelle qui lui reste. Alors il rêve de sublimes scènes avec Delphine, avec Zoé.
C'est un livre qui traite avec justesse d'un certain comportement contemporain né de la pornographie, de la violence, de l'argent, du mépris des personnes, etc. 

Alexis n'est plus qu'un lion blessé qui bouge à peine et qui pleure son sexe qui n'est plus.


samedi 15 mars 2014

"Tangente vers l'Est" de Maylis de Kerangal

PIU

C'est un bien petit livre pour un si long voyage ! Traverser toute la Russie d'ouest en est dans le Transsibérien en 120 pages et 1 semaine. C'est possible tant il n'y aurait peu à écrire le long de ce parcours uniforme et monotone. 
Le parcours égrène les gares "tel un collier": Moscou, Iekaterinburg, Novossibirsk, Krasnoïarsk, Irkoutsk, Ulan Ude, et enfin le Pacifique, océan gris métallique auréolé de tâches d’hydrocarbure. Moscou - Vladivostok. 9288 kilomètres à travers un paysage de collines, de forêts, de taïga et de steppes, que l'air sec et subtil étalent jusqu'à des infinis grand angle.

Et puis surgit le Baïkal, la mer des russes, que le train longe depuis Irkousk. La simple vue de ce lac chasse des coeurs l’angoisse provoquée par la traversée de ces terres d’éternité. Alors dans les wagons, on s'embrasse, on ouvre des bouteilles de vodka, on chante, on échange des poèmes. Et puis tout retombe, apaisé, le train continue sur son rail.

Au commencement du livre, MdeK, saisit, en peu de mots, le comportement russe, contraint et résigné par des siècles de servitude."Ceux-là viennent de Moscou et ne savent pas où ils vont ". "Ceux-là" n'exprime plus des individus, mais un groupe indistinct qui, abruti de désoeuvrement et d'alcool, avancent en titubant vers le néant. Vers ce " trou noir " sibérien. 

Aliocha est dans ce train qui roule vers l’est. Il ne veut pas être de "ceux-là ". 

Les destins et les rêves d'Aliocha, garçon a la peau blanche avec des bleus sur les cuisses et d'Hélène qui fume et ne parle pas le russe se croisent dans le fracas du train. Les yeux se cherchent, questionnent et comprennent que chacun d’eux a la même intention pour des raisons différentes. 
Les gestes parleront, exprimeront tour à tour la joie et la peur, une sorte d’amour peut-être. Hélène et Aliocha entre violence et douceur.

MdeK nous entraîne dans le captivant railway movie d’une intrigue dont le déroulement passe de la lenteur morne du voyage à l’action précipitée et nerveuse. Elle excelle dans cet exercice de relentir ou d’accélérer les mouvements du livre par des phrases précises et des mots acérés.
MdK écrit directement sur l'épiderme russe. Cette peau toujours prête à exploser dans une chaleur magmatique. Elle est russe,  comme elle est coeur dans "Réparer les Vivants", livre qui m'a laissé épuisé au plus noir de la nuit. Comme est russe le héros du Platonov de Tchekhov.
Et puis tout s’emballera et s’arrêtera enfin, sous forme de poème en prose. 
MdK maîtrise cette énergie que les slaves ont en trop.

C'est ça la Russie, une immense dilatation des valves et des artères charriant des torrents  d'amour! 

Au fait, prendre la tangente, c’est fuir, n’est-ce pas ?

Ce matin dans ma voiture, c'est "Comfortably Numb" des Pink Floyd qui m'accompagne jusqu'au bureau
"You are only coming through in waves.
Your lips move but I can't hear what you're saying"
Je laisse la guitare nostalgique de David Gilmour s'échapper par la fenêtre et se perdre au loin dans les infinis sibériens.
Assis "confortablement engourdi" dans le Transsibérien, le regard se voile dans le défilement d'un paysage monochrome.

Encore un merveilleux livre de Maylis de Kerangal qui a su écrire toute la magie à la fois poétique et brutale de la Russie. Il y a longtemps que je voulais acheter ce roman, "Réparer les Vivants" m'en a donné l'occasion. En 2010, "Naissance d'un Pont" m'avait subjugué. J'étais absent de Bordeaux quand MdeK est venue chez Mollat en février ! Dommage !

 

mardi 11 mars 2014

"L'Annonce" de Marie-Hélène Lafon

Dans les campagnes parfois, les paysans solitaires recherchent l'âme soeur par annonce dans "Le Chasseur Français ", leur magazine préféré. Egalement, des foires aux célibataires sont organisées chaque années dans certaines vallées de montagne. Des autobus de femmes arrivent le jour prévu sur la place du village enguirlandée. Avec orchestre et bal. Mais l'histoire ne dit pas si les cars repartent à vide. Existent-ils des villages de femmes attendant des autobus d'hommes ? Je ne sais pas.

"L'annonce" est une histoire d'amour ! 

Dès les premières pages, on plonge directement dans l'atmosphère du livre. On connait très vite Paul, gros travailleur, qui décide vite, Nicole, jalouse qui entend tout régenter, les oncles, des taiseux méthodiques et organisés. Ils vivent tous ensemble dans la même maison. Il y a les vaches, la traite deux fois par jour, les foins entre deux orages. Pas si tranquille la vie de paysan, mais bien rythmée ! 
Paul est vide d'amour. L’annonce. Annette répond et accepte. Elle arrive à la ferme avec un fils, Eric. Elle vient de ce monde du nord, de la révolution industrielle, gris et brutal. 
Alors commence la construction de cet amour dans ce huit-clos de personnes laborieuses, méfiantes, silencieuses.

Formant un couple aux civilisations différentes, l'insertion d’Annette dans ce nouvel univers sera difficile. 

Avec ce livre, MHL est au sommet de son art. " L’Annonce " est une oeuvre supérieure à " Les Pays ". L'écriture est maîtrisée. Pas d'hésitation. La narration coule fluide et nerveuse. MHL applique toujours cette  précision et cette rigueur qui caractérise son talent pour décrire des scènes rugueuses et âpres, ne  laissant aucune place aux fioritures. Elle pratique la description entomologique pour relater évènements, attitudes et sentiments. Le temps et l'espace sont gérés sur un mode concret et efficace.
Ce qui est merveilleux chez MLH, c’est cette écriture hors des sentiers battus. Elle s'aventure dans son mode d'écrire en prenant des risques car on sent qu'elle ne veut écrire que ce qu’elle porte profondément en elle. MLH apparait sincère ne cherchant pas forcément à plaire. Elle a du souffle et des tripes. Simplement écrivain, c'est ce qu'elle semble vouloir être.
Elle n'est pas ancienne élève d’une quelconque école d'écriture qui recopie une bonne recette. Exit les auteurs commerciaux et leur littérature suave et marketée sortie d'un logiciel informatique d'écriture analysant les goûts et les couleurs du consommateur lambda pour lui servir un fade brouet littéraire pour tête de gondole de supermarché. Je ne les cite pas ici. Vous trouverez facilement leur nom vous-même.

Avec ce livre, on est proche d' "Ouest" de Vallejo ou bien "Des Ames Grises" de Philippe Claudel.
Mais elle est diamétralement opposé au réalisme satirique d'un Marcel Aymé qui campe des personnages rusés et cyniques.
Il y a du Kerangal chez elle dans ses phrases qui courent jusqu’à atteindre l’expression parfaite d’une situation ou d’un paysage. 
MHL dérange car elle a su créer une nouvelle littérature qui contrarie le rythme frénétique et vain de notre époque .

Elle a su inventer un moment suspendu tendre et douloureux.

Bravo l’artiste !